Begaudeau sort un nouvel essai et se plaint de n'être invité nul part, persuadé que son radicalisme en est la cause. L'idée que son livre est pauvre et/ou imbitable ne semble pas franchir son inconscient.
S'il existe deux grandes parties clairement identifiée: 1. Qui est l'identitaire 2. Echange entre Begaudeau et la Gauche, le récit semble assez erratique passant d'une pensée à l'autre sans (que je n'en distingue la) cohérence. Il s'agit d'un choix assumé de Begaudeau qui sacrifie la clarté à la beauté de l'objet livre dont les "coutures" ne doivent jamais être apparentes. Ce qui est trop visible est déjà ostensible et pas à la hauteur de l'idée qu'il se fait de ce que doit être une de ses productions. Pour la pédagogie on repassera.
On adore voir ce prof agrégé rédiger un paragraphe sur la difficulté qu’à son interlocuteur a choisir ses mots, mesurer ses verbes. Bienvenue dans la vraie vie à discuter avec des prolos incultes qui représentent 99% des êtres humains de la planète.
Je reprochais à HDTB l'existence d'un "Tu" recouvrant une myriade de Bourgeois différents aux habitus différents. Ici Begaudeau essaye de nous convaincre que l'identitaire lui aussi pourrait être réduit au profil type d'un M. avec qui il a discuté une soirée et de deux autres identitaires croisés au fil de ses tournées promotionnelles. Comme souvent chez lui, ses exemples ont pour force leur authenticité et comme problème d'être érigés en généralité malgré leur évidente singularité.
Il permet également de mettre des mots et une analyse sur des situations que j'ai déjà vécues:
"Si un désosseur en abattoir valorise verbalement son métier, une oreille rompue aux stratégies de l'amour-propre entend que c'est pour transcender une autodévalorisation. J'ai un métier de merde mais c'est le mien et je ne suis pas une merde don ce n'est pas un métier de merde. "
Ou comme sur la volonté de son amie de se plaindre plutôt que de chercher une solution. "Elle ne veut pas d'un dialogue. Elle veut que je l'écoute s'indigner. Elle a besoin de ne surtout pas comprendre la cause de cette injustice" car plus celle-ci est arbitraire plus s'en indigner est légitime et vous place du côté des victimes, des bons, des floués.
Il s'observe également s'en rendre coupable lorsqu'il ne trouve pas là où elle devait être sa clef d'hôtel. Il précise la force de ce plaisir qui a été "plus fort que mon éthique extrêmement de gauche ?".
La conclusion est que cette indignation, cette colère ne peut mener à rien d'autre que la jouissance qui lui est liée. Une joie mauvaise, stérile. "La mauvaise humeur s'autoalimente. Plus elle m'envahit plus je l'exprime, plus je l'exprime plus elle m'envahit."
Même si certaines idées semblent innovantes elles ont souvent échouées à me convaincre (à moins que je ne les ai tout simplement pas comprises). Comme le point sur l'anonymat que partage l'élection (ou florit le RN) et le net (où s'épanche la faschosphère). Le paragraphe se poursuit avec la faible activité politique du RN nombre de militants, activité législatives, grèves, sit-in, blocage, occupations. Déjà l'analyse ignore le réel :
L'extrême droite a largement investie le champ métapolitique et conquis des territoires culturelles à visage découvert, exemplairement la gastronomie. Les chaines Youtube de Bench&Cigars, Soral, Papacito ou Raptor ont un succès bien plus marqué qu'Usul ou "A gauche". Il eu été plus intéressant de montrer à quel point ces "stars" font de la politique par imprégnation plutôt que par discours : en se mettant à table et moquant les vegan, en shootant un mannequin au couleurs LFI, en se mettant en scène façon GOT selon un culte de la virilité et de la masculinité qui cache un vide intellectuel hallucinant.
Dans la vraie vie aussi l'extrême droite ne se cache plus : manifestations néo nazis allemande, confédérés US ou fiertés lyonnaises, mais in fine ce sont surtout les résultats qui comptent et force est de constater que jamais les thèmes de l'extrême droite et les lois adoptées ne leur auront été aussi favorables.
Le cœur du livre tient à démonter le concept d'identité qui témoigne d'une pensée idéelle déconnectée du réel.
Paradoxalement j'ai presque trouvé raciste la négation acharnée de l'existence d'une identité nationale, de nier les valeurs et cultures des peuples nationaux. Qu'elles ne soient qu'une composante de ce qui forme un individu je suis d'accord mais on a la sensation que pour Begaudeau, la classe sociale est l'alpha et l'omega de l'être. Il y a quelque chose de ridicule dans sa tentative de nier des caractéristiques communes à une nation : la place de la femme en Arabie Saoudite, le poids de l’église catholique en Pologne, le sort des homosexuels en Guinée et l’amour de la démocratie en Chine ne sont pas des construction de l'esprit de l'identitaire.
Pourquoi alors nier l'existence d'une identité nationale ? Certes comme le montre bien Fourquet et Cassely dans leur dernier ouvrage le français adore le couscous, le tacos, aller à la Japan Expo, écouter du Rap US et du RnB, la danse country et manger le dimanche midi au buffalos grill. Son "identité nationale" est donc menacée par bien davantage que des migrants. Il n'empêche que Begaudeau partage, même avec Zemmour la langue française, une connaissance de l'histoire de France, de ses écrivains, sa philosophie plus dense que celles des russes, une émotion particulière quand retentit la Marseillaise, une tendance à supporter le FC Nantes plutôt que le FC Dundee, le chemin pour aller chercher une baguette à la boulangerie le dimanche matin, l'habitude de se plaindre (ou défendre) la nouvelle grève de la SNCF...
Un autre argument est que l'identité nationale et le patriotisme sont des concepts par définition contradictoires car recouvrant des situations multiples et contraires. C'est un bon point, le réel est d'une irréductible multiplicité, il foisonne, grouille, pullule et en plus l'identité française évolue dans le temps et continue de le faire. Mais cet argument du multiple peut aussi être retourné par une époque dans laquelle jamais les valeurs, cultures et langues n'ont été aussi unifiés sur la planète.
Les pages (étonnamment nombreuses) consacrées Zemmour décrédibilise forcément l'ouvrage. Begaudeau se trompe un peu près partout: Zemmour nous parle beaucoup du paysan français et pas seulement du commandant et il va bien se présenter à la présidentielle.
Je n’ai pas bien compris non plus pourquoi il déclare que M. et ses amis sont inoffensifs. Les groupuscules d’extrême droite les plus radicaux et les plus violents n’ont-ils pas commencé de la même façon ? J'aurai aimé quelques lignes pour expliquer le processus de radicalisation ou de non radicalisation.
Dans sa quête de prouver que les extrêmes ne se rejoignent pas Begaudeau fait fi des très nombreux sujets sur lesquels ils se retrouvent: le débat avec Polony en est le symbole éclatant.
Le passage sur le commerce international est assez affligeant. Le protectionnisme ne serait ainsi pas contradictoire avec le libre échange. L'exemple de l'Indochine est absurde et l'absence de la mention de l'OMS et des règles internationales sur le commerce démontre l'incompétence de l'auteur de Lettres dans ce domaine. C'est bien par un protectionnisme déguisé que l'Argentine, le Brésil, Chine font grandir leur champions locaux en la préservant de la concurrence. De même si la France se distingue par la part des films nationaux vu par ses ressortissants et c'est bien grâce au protectionnisme dont bénéficie sa culture national (vendu sous le nom "d'exception culturelle" et qui se traduit en quota de film français à diffuser pour les chaines télé, en obligation de contribution au cinéma français par Netflix & Canal+) que la France produit (et va voir au ciné) autant de films français.
L'attaque du "confus" Todd car il prétendait que Trump sonnerait la fin du "libre échange" est certes caricaturale mais moins faux que les lignes prétendant qu'il n'a pas été protectionniste. Begaudeau semble ignorer les taxes mises en places entre la Chine et les USA qui ont bien eu un impact sur les volumes d'échanges même si l'objectif de leur mise en place a d'abord été politique. Un élément plus intéressant à relever est le fait que Biden n'ait toujours pas levé ces taxes malgré l'engagement qu'il avait pris à le faire.
Sur Bolsonaro "et ses semblables" auquel Begaudeau confère une volonté ultra libérale. Si le programme économique du premier l'est effectivement, difficile d'y ranger Marine Le Pen et sa défense d'un Etat fort et de ses services publics. Erreur encore lorsqu'il prétend que les gouvernements centristes n'ont "pas eu de politique migratoire [...] plus tolérante que les horribles xenophobes dont ils affectent de se distinguer". Il faut ne rien connaitre de la situation des migrants en Pologne ou en Hongrie pour affirmer une connerie pareille. Idem pour les pays dont l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite est plus récente, l'Autriche a ainsi carrément proposé une loi pour mettre en prison sur décision administrative les demandeurs d’asile de manière « préventive ».
Il y a aussi une méconnaissance et une inhabituelle glorification des classes populaires lorsqu'il affirme que Nous leur sommes un scandale parce que nous n'avons pas besoin d'eux. Les dirigeants, les juges, les députés, les banquiers, les médecins n'ont pas de compétence que nous ne puissions acquérir.. Je confirme être bien incapable de reproduire les algorithmes de mon collègue et me retrouver souvent stupide et incapable en écoutant Lordon.
Les dernières pages déclinent opérationnellement un monde à l’échelle du groupe d’ami. Son ode à l’amitié dans une sorte de communauté fantasmée où les jeux de pouvoir et de domination s'évanouiraient par magie est d'une naïveté frappante et en tout cas complètement inédite par rapport à ce que j'ai pu voir et vivre.
J'ai diversement accueillis les messages finaux: il y a une espèce d'indécence à déclarer que "la pauvreté choisie est glorieuse" lorsqu'on est un lettré cultivé dont le principal loisir, lire, ne coûte rien (et qu'on est proprio d'un appart dans le XIe).
Ok par contre pour se concentrer sur la joie même si le concept ne m'a pas frappé par sa puissance "Chaque jour offre autant de raisons de s'affliger que de s'enjouer, offre des strangulations et des moineaux La décision ne se fait pas là mais dans le corps. Optimisme de la volonté, dit Gransci". J'ai bien aimé le Je ne peux être fier de ce que je suis mais j’en suis content qui s'accommode bien de ma vision déterministe des destins.
Merci à la nouvelle application de reconnaissance OCR de mon téléphone qui automatise la recopie d'extraits.
*************************************
Autres idées:
RESPECT DU PROLO
On retrouve également quelques idées recyclées / issues d'HDTB comme lorsque Ruffin blaguait avec des Gilets Jaunes : À celui que je crois égal je dois parler comme à un égal, doté des capacités analytiques dont j'use pour le critiquer. je parle sèchement à qui je considère capable d'encaisser cette sécheresse, méfie-toi de ma douceur, elle est signe de mépris. Je parle rudement à qui se montre rudement con. J'appelle conneries ses conneries. La vraie condescendance est celle qui se retient. Rien ne révèle davantage un bourgeois que sa surpolitesse à l'endroit d'un individu d'un rang inférieur. Le préjugeant incapable, il le ménage comme il ne ménagerait pas un semblable. Il lui accorde l'indulgence qu'un père accorde aux bêtises de son gosse.
SYSTEME JUDICIAIRE
Il interroge la logique de double peine du système judiciaire qui veut que la peine d'un prévenu est d'autant plus sévère que ce dernier a des conditions de vie difficile. Il ne s'agit pas d'un accident de parcours mais puisque toute son existence a fait de lui un malade [...] Il est donc voué à récidiver.
IMMIGRATION
S'il rappelle que cela n'a rien à voir avec leur "race", il écris ce que rarement un gauchiste n'avoue:
On trouve beaucoup de pauvres dans les prisons françaises et parmi ces pauvres beaucoup d'hommes issus des quartiers populaires où les immigrés et leurs descendants ont été parqués. Cette statistique n'est pas contestable, saut par les lassants humanistes qui pensent stupidement qu'elle relève de la stigmatisation.
GILETS JAUNES
Il rappelle ce que nous ont apporté les Gilets Jaunes: une giclée de réel et de social dans une actualité qui devrait le répéter inlassablement.
Aux micros qui leur en laissaient le temps, Ils racontèrent les vieux empesés par les sédatifs à porter à la douche s'ils travaillaient en Ehpad. Le chantage des gros donneurs d'ordre s'ils dirigeaient une micro-entreprise sous-traitante. L'odeur de détergent ineffaçable s'ils étaient agents de propreté dans un aéroport, l'odeur de friture des cheveux si elles servaient dans une cantine. L'écho nocturne de la sonnerie qui dans l'usine Peugeot rappelle à la chaine après la pause. L'achat à crédit d'un ordinateur pour chercher du boulot. L'achat à crédit d'une voiture pour aller au boulot. L'achat à crédit d'un vélo pour être livreur à vélo. C'est par ces milliers de petits cailloux de réalité qu'on traça un chemin pour sortir de la boucle des discours. Qu'est-ce que les jaunes auront affirmé ? Leur réalité.
LIBERTE
Je ne suis pas réduit au silence mais à l'impuissance. Ma parole est libre mais socialement stérile. Ma parole libre pourrait se répandre sur le monde qu'elle demeurerait inapte à m'extirper du dispositif de production-consommation où je suis encastré. Je peux inonder d'opinions les réseaux pendant la nuit, ça n'empêchera pas qu'à l'aube je doive me lever pour attraper le car qui me mène à l'entrepôt où je prépare les commandes.
Ce n'est pas un décret étatique qui limite me déplacements mais le prix qu'ils coutent. Je me déplace dans la limite non des lois mais des lois du marché, dans la somme d'argent que j'ai pour payer mon essence. Je ne vis pas en dictature mais en dictature sociale.
LE VOILE
Le débat de merde sur le voile nous mène à défendre une femme stigmatisée et du même coup l'exercice d'une religion qui impose un stigmate à la stigmatisée. Défendant la voilée, je défends la liberté d'un choix possiblement non libre. Je m'en tire en m'efforçant de le postuler comme
libre, parjurant du même coup mes postulats déterministes, etc...
LES VIEUX
Reprenant une idée de Friot qui m'avait déjà frappé par sa naïveté:
les vieux travaillent - en gardant les petits-enfants, en créant une association de buveurs de cidre, en donnant des conférences d'ufologie et que la retraite est le salaire que de leur contribution présente à la richesse collective. Ils ne sont pas une charge, ils produisent de la valeur.
Certes mais à la retraite, moi et beaucoup d'autres on joue aux cartes, lit le journal, regarde Netflix et le foot. On compte profiter bien plus que produire.