Francis Dupuis-Déri, que j'apprécie énormément comme intellectuel, déconstruit, dans ce petit ouvrage, la panique morale ou la prétendue domination de la pensée woke qui traverserait les Universités occidentales. Son objet principal : l'Université québécoise, mais influencée perpétuellement par ce qui se déroule chez nos voisins du Sud et en France. Qu'est-ce que la panique morale ? :
« La panique est qualifiée de «morale», car elle a pour objet la transgression des bonnes mœurs et des valeurs dominantes auxquelles se conforme la majorité bien-pensante, qui veut préserver l’ordre social et culturel. Des éditorialistes et des experts proposent alors leurs diagnostics et leurs remèdes, qui se résument en général à ramener ces jeunes marginaux dans le droit chemin, quitte à les punir et à les réprimer. Les politiques s’en mêlent, flairant la possibilité d’en tirer des avantages, y compris électoraux. On propose alors des mesures coercitives: nouveaux effectifs policiers, nouvelles politiques, nouveaux règlements, nouvelles lois. »
Au terme de la lecture, plaisante mais parfois aride, j'en ressors avec un regard plus abouti sur le fameux « wokisme », germe soi-disant destructeur de la civilisation occidentale. Pour l'auteur, des sensibilités nouvelles ont émergé par rapport au genre, à la « race », mais au niveau de la théorie, elles demeurent minoritaires en contexte universitaire; Déri démontre comment une large partie des ressources universitaires au Québec est employée à des fins néolibérales. Au niveau de la pratique dans ces mêmes universités, la parole est largement donnée à des hommes blancs, et à des femmes blanches. Et, certaines (voire plusieurs) franges de ces groupes (surtout masculins-blancs) seraient réactionnaires au wokisme (fictif ou réel), alimentant la panique morale.
La démonstration est convaincante. Je ne puis cependant m'empêcher de faire le commentaire suivant : si les mouvements déconstructivistes post-modernes restent minoritaires en contexte universitaire, l'appareil conceptuel qu'ils emploient (sur le genre-la race) s'est largement popularisé au Québec (voire, en Occident plus largement). C'est une observation personnelle, elle vaut ce qu'elle vaut, mais cet appareil conceptuel est galvaudé et utilisé à toutes les sauces dans l'opinion publique (contribuant à une forme de radicalisation de la pensée et de la doxa publique). Et, je crois qu'il s'agit-là d'un sérieux problème.
Donc, quoique l'Université ne soit pas en danger (ce avec quoi je suis d'accord- et j'appuie l'initiative de Déri de déconstruire ce mythe, parce qu'il faut jeter de l'eau sur le feu), je pense que le problème de fond reste le même, soit une société polarisée, entre deux mouvements réactionnaires qui s'entredéchirent.
Petite critique plus négative : je n'ai pas fait de recherches élaborées sur tous les personnages mentionnés dans l'ouvrage, mais le terme « conservateur » est utilisé à de nombreuses reprises pour caractériser une pensée réactionnaire au wokisme; contre le terme « progressiste » pour parler des camarades postmodernes. Cette manière de procéder (à priori) pouvait parfois être dérangeante et la ligne tranchée par Déri semble parfois manichéenne.