Écrire "l'Allée du Roi", c'est en un sens construire Versailles : un travail de fourmi pour une œuvre gigantesque, qui restitue la splendeur d'une époque précise, puis sa décadence. Dans une démarche romanesque particulière, Françoise Chandernagor écrit des mémoires à la manière de la marquise de Maintenon, ce qui la conduira, et son lecteur avec elle, à un travail monumental sur l'histoire et les mots.
Née dans une prison, d'un père malfrat et d'une mère absente, la jeune Françoise d'Aubigné a connu la vie en Amérique et la mendicité. En grandissant, c'est l'oscillation entre la religion réformée et le catholicisme qui lui donnera le goût de la vertu et des théories religieuses. Devenue la femme de Scarron, l'auteur difforme du Roman comique, Françoise cherche la sécurité financière, hésitant toujours entre une sainte retenue et une ambition coupable. C'est ainsi qu'elle trouve son chemin jusqu'à Madame de Montespan, la favorite du Roi Soleil, qu'elle devient gouvernante des bâtards du Roi, pour devenir, un beau jour, reine et confidente du monarque le plus puissant d'Europe.
Cette vie inspirante, d'un personnage historique au destin hors du commun, amène ici un grand roman de femme. L'auteure a fouillé la vie et les mots de Madame de Maintenon dans ses moindres détails, scruté ses lettres et ses écrits, découpé ses biographies et les textes historiques, pour enfin se glisser dans la peau d'une femme de pouvoir aussi admirée que contestée. Le résultat est tout à fait intéressant, le lecteur comprenant tour à tour le texte comme une reconstitution d'un moment historique fantasmé, celui de l'écriture des mémoires de la marquise, ou se laissant aller à l'illusion de le comprendre comme les véritables mémoires de Madame de Maintenon. Car petit à petit, on se laisse prendre à cette étrange comédie, et on écoute de la bouche d'une autre Françoise les aventures de celles qui connût Versailles dans sa gloire. Si la première centaine de pages est peut-être laborieuse, on arrive rapidement à se captiver de la vie de cette femme, d'autant plus captivante que le récit est soigneusement structuré pour mettre en valeur les étapes importantes de la biographie de Madame de Maintenon.
N'étant pas moi-même amatrice de romans historiques, j'ai pourtant été passionnée par l'histoire qui était contée, et par la foule de détails qu'elle m'a appris sur l'époque à laquelle elle se consacre : de la vie dans les colonies, aux sociétés parisiennes, au fonctionnement de la Cour, aux mœurs de salon... je passais d'étonnement en étonnement. Saviez-vous que Madame de Maintenon était la petite fille d'Agrippa d'Auvigné ? Et que Louis XIV avait une grande passion pour les carpes ? Qu'il leur donnait des petits prénoms, qu'il les peignait, leur mettait des bijoux, les emmenait en promenade... Vous étiez-vous déjà intéressé aux querelles religieuses de l'époque, aux jeux de pouvoir ? Ce n'est pas ma tasse de thé, mais au fil des pages, ça l'est devenu, et je me suis intéressée aux moindres recoins de cette histoire, au point de lire aussi la cinquantaine de pages de notes dans lesquelles la romancière détaille ses choix d'écriture, et cite ses sources historiques. Passionnant.
La romancière cherche, en écrivant, le ton de son personnage, et elle le trouve, en réutilisant la plupart du temps de véritables citations de Madame de Maintenon, mais aussi en n'hésitant pas à réutiliser dans la plume de l'épouse de Louis XIV des expressions de ses contemporains, l'authenticité perpétuelle venant rattraper les quelques anachronismes et approximations temporelles, révélées dans les notes pour ne pas froisser les historiens. La langue est donc au centre de ce livre particulier. Les deux Françoise, le personnage et son auteure, se confondent parfois, notamment lors d'un émouvant passage à peu près à mi parcours, consacré à la difficulté de l'écriture et au choix de rédiger des mémoires.
Chandernagor s'attache aussi à restituer la personnalité de son modèle, ses obsessions, par exemple pour la religion et l'éducation des enfants, occupent une grande place de son texte. Sa personnalité trouble, entre simplicité et ambition, se dessine à coups de détails, d'aveux au détour d'une ligne. La romancière fait de son personnage un être crédible, entre franchise et silences, et non seulement une vertueuse ou une sorcière.
Une lecture prenante, longue et grande, toujours intéressante. J'ai juste regretté que la précision du travail d'orfèvre de la romancière, qui recrée l'Histoire, l'ait empêchée d'écrire un livre qui aurait eu des qualités littéraires en soi, et non seulement en vertu de ses descriptions historiques.