"Oui, et puisque ma vie n'est devenue rien d'autre qu'un torchon gorgé d'eau frappé sur une table de bois. Vingt-huit ans donc, toujours debout, avec le corps qui me travaille. J'attends le moment aigu où je ne pourrai plus rester chez moi, où il faudra sortir, aller au-devant du béton. Pourquoi faudrait-il être sage, et aussi puisque les hommes pensent que les femmes sont folles, et puisque la nature a fait le sexe de la femme à la taille de tous les sexes d'hommes, comment se faudrait-il limiter à un seul ?" Irène réchauffée par le whisky et par les mots, parle toute une nuit. Serait-il possible de raconter une vie entière et unique, en si peu de temps ? Le roman de Lorette Nobécourt, odyssée d'une femme, blues de minuit, laisse entendre une voix dans le noir de nos chagrins. Une voix liquide, cassée, houleuse, charnelle, tendre, folle, affamée, irriguée de jouissance et de larmes.
"J'emporterai avec moi toutes ces histoires, ces riens qui ont fait mon existences, ces choses si précieuses qui n'appartiennent qu'à moi, que personne d'autre ne connaîtra jamais. Quand quelqu'un meurt, voilà ce qui me rend le plus triste : la disparition de ces minuscules détails qui font un être au même titre que tout le reste."
Décousu, trop décousu pour moi. Trop réaliste aussi, je finis par exécrer le réalisme des œuvres modernes : la protagoniste est saoule alors elle doit agir comme telle, sans beauté, sans sublimation, sans substance. Le lecteur se trouve alors face à une logorrhée verbale sans fin, sans intrigue, sans grande profondeur, sans style. Cependant, il y a eu des fulgurances qui ont résonné en moi, certaines phrases dont je ne défendrais pas la beauté intrinsèque devant d'autres, mais qui m'ont parlé, comme des réminiscences de pensées que j'ai déjà eu, de bouts de mots que j'ai déjà écrit... On se gargarise avec plaisir de nos similitudes avec les personnages de chef d’œuvre, il est donc agréablement plaisant de se surprendre aussi au détour d'un mauvais roman, cela dit en dit forcément un peu plus sur soi.
Mention spéciale à l'anecdote racontée p74 à p78. Comme quoi quand on fait des phrases qui ont un sens les unes après les autres, on peut parvenir à éveiller des émotions chez le lecteur... A méditer...
"Le bonheur commence de mourir dès qu'il se réalise. C'est lorsque l'on sait tout cela que l'on a peut-être une chance de pouvoir se révolter contre. L'ignorer c'est en être un jour surpris, étonné, et on ne se révolte pas avec de l'étonnement. Savoir que le pire advient toujours n'est-ce pas se donner chance de l'éviter ? Il n'y a pas d'autre moyen, c'est pour cette raison que je suis pour la lucidité, et contre le mensonge, car c'est la seule façon de rester vivant."
"Entre l'enfant, la femme et l'homme qui naviguent en moi, je suis perdue. Aucun des trois ne peut se satisfaire car chacun des trois gêne l'autre à sa satisfaction. Il m'est impossible de me côtoyer moi-même tranquillement, en paix, parce que me fréquenter c'est forcément me faire souffrir. Voilà tout. [...] C'est extrêmement fatiguant. J'essaye de satisfaire chacun mais chacun en moi réclame l'exclusivité du fils unique ; chacun en moi voudrait que la vie qui est la mienne appartienne à lui seul. Mais je n'ai qu'une vie, qu'un cœur pour tout le monde."
"Il faudrait que quelqu'un me veuille si profondément pour effacer mes peines."
"Je ne sais comment vivre avec tout ce trop-plein de moi qui m'encombre, qui encombre les autres, mes relations avec eux."
"Déjà neuf heures. Et la petite qui n'était pas levée. Alors je descendais préparer le lait chaud, le thé, le pain grillé. J'aimais par-dessus tout ces gestes quotidiens que j'accomplissais seule dans la cuisine, avec le sentiment heureux d'une répétition absurde mais juste. Hélas, la façon que j'avais de m'abandonner rendait les autres possédés par moi, par cet abandon même. Et c'était finalement moi qui possédais les autres. C'est insupportable, bien sûr."
"J'ai résisté à beaucoup de mes haines, mais à aucun de mes désirs, ou presque, et les deux se sont rejoints parfois. C'est une preuve d'une certaine lâcheté, je le sais. Malgré tous les arrangements que je peux trouver pour me prouver le contraire."
"Quel vertige. Je ne supporte pas la nuit, l'arrivée de la nuit. J'ai peur, au fond je suis encore si fragile, quelque chose en moi est incapable de devenir fort, solide de façon un peu sérieuse. Au matin, je suis grande et sérieuse mais le soir je vois bien que rien ne tient, que je suis de nouveau petite."
"Toutes ces peines qui n'en finissent jamais. Mais comment font les autres ? Je me demande sans cesse ce qu'ils ressentent, je pose des questions, parce que lorsque je les croise dans la rue, au restaurant ou ailleurs, ils ont l'air de beaucoup de choses, mais pas cet air qui est le mien, à savoir cette tristesse et cette incapacité à paraître autre chose que ce que je suis. Ils ont eux, les autres, cet air de croire, cet air d'immortels qui leur donne une assurance que je n'aurai jamais. Et pourtant eux aussi vont crever comme des chiens. D'où leur vient, alors, cette prétention, cette audace ?"
"Je crois que seule la bonté me surprend, la véritable bonté, celle qui est dure et exigeante envers l'autre."
Well written, even if it's supposed to be about a drunk woman talking during a night spent at a bar. Still, I am thankful for the good writing, otherwise I don't think I could have finished this book. I don't know how to describe it, a lot of raw thoughts translated on paper, some of it violent, some of it about sexual desire. You fist wonder if the woman talking is crazy, but realize quickly that she might simply be very honest, talking about her life, her experiences and her desires. You guess that terrible things have happened to her in the past, that she may also have done very bad things herself. I did not really enjoy the style of the book. It seems to me more of an exercise, a little forced, a little painful to read, with no real meaning. I am not sure I want to read such an angry piece to have the feeling in the end that I did not learn or get anything out of it.