Après La bête originelle, l’auteur s’attaque ici à une autre bête pour le collectif des Contes interdits. Jamais deux sans trois, La belle et la bête est excellent sur toute la ligne, comme ses prédécesseurs Peter Pan et La reine des neiges. Simon Rousseau a ce don d’écrire des récits qui tiennent en haleine sans temps mort et La belle et la bête ne fait pas exception. Ce roman est un véritable «page-turner» (ma première lecture de 2021 que je lis en moins de 24 heures).
Une salle d’interrogatoire, une survivante traumatisée, deux enquêteurs en soif de réponses… Le prologue du roman met la table et est rudement efficace. Raconter l’histoire par le souvenir d’un personnage est un judicieux processus pour revenir en arrière, remonter le fil des événements et raconter l’histoire en ordre chronologique pour que les enquêteurs et le lecteur soient au même point. Chaque page tournée perpétue le cauchemar des protagonistes. Les dialogues sont encore ici une force et rend le tout très crédible. L’histoire est prenante, le sentiment d’angoisse est omniprésent et les questions ne font que s’accentuer au fil des pages. Il en va de même pour le lecteur. La curiosité, le malaise, le dégoût, la panique… C’est comme si on y était, ça prend aux tripes. Mais qui est cette bête qui les garde captifs dans ce mystérieux lieu reclus de la civilisation, théâtre des pires atrocités? Pourquoi sont-ils victimes de ces horreurs sans nom? Pourquoi eux? Comment la survivante s’en sort-elle?
Le récit est découpé de façon chirurgicale. Chaque partie a son importance, a son ton propre, a son utilité pour faire avancer l’histoire… et a son lot de révélations surprenantes. La mâchoire m’a décroché à la fin de l’intermède en milieu de roman. C’est tout un revirement. Mon orgueil a été piqué, j’ai eu le sentiment de me faire avoir. Mais je le dis d’une façon très positive car c’est la preuve que l’auteur est capable de manipuler le lecteur, l’amener là où il le veut avant de larguer une bombe. Quand on a lu et regardé un nombre incalculable d’œuvres et qu’on réussit à se faire surprendre de cette manière, c’est démentiel. Il serait vraiment tentant d’élaborer, mais je m’abstiens pour l’élément de surprise. But well done.
La révélation de l’identité d’un des personnages majeurs de l’histoire est aussi une merveilleuse trouvaille. Les lecteurs assidus des Contes interdits seront en mesure de découvrir des indices au compte-goutte laissés dans le récit lors de la première partie et de faire des liens. N’ayez crainte, aucun spoiler ici. Je n’en dis pas plus.
On reconnaît aisément les éléments de l’histoire originale, qui sont représentés de belles façons. Mais au final, ce qui reste le plus intéressant est l'analyse de la dualité de la belle et de la bête, qui fait place à plus d’un degré d’interprétation. La représentation de la Rose en cage est aussi très bien trouvée. Le fait que l’auteur ait exploré plusieurs degrés de démonstration d’éléments-clé ne fait qu’ajouter à l’immense plaisir qu’a été de lire cette relecture du célèbre conte. Et la fin est tout simplement cauchemardesque. Il se peut que vous restiez les yeux écarquillés d’horreur.
Ce n’est un secret pour personne qui me connaît en tant que lectrice, je suis marquée par chacune de mes lectures de Simon Rousseau. C’est un auteur que j’admire beaucoup pour sa construction narrative impeccable, le suspense et la crédibilité qu’il sait insuffler à ses histoires et personnages, les surprises qui attendent le lecteur à chaque carrefour et les finales marquantes. La belle et la bête ne fait pas exception à toute cette énumération. Quand la seule déception qui résulte de ma lecture est de l’avoir déjà terminé… Je sais alors que j’avais un roman spécial entre les mains. L’attente en aura valu la peine.
Un coup de cœur 2021 et une place de choix dans mon palmarès des meilleurs contes interdits. Je vous souhaite une séance de lecture aussi addictive et surprenante que la mienne.