Cela reste un lieu commun de penser que le Moyen Âge a cru en une terre plate, par ignorance scientifique autant que coercition religieuse. Il aurait fallu attendre les navigateurs, Colomb ou Magellan, ou encore les astronomes modernes, Copernic ou Galilée, pour que les ténèbres se dissipent et qu’enfin la Terre devînt ronde. Or, de l’Antiquité grecque à la Renaissance européenne, on n’a pratiquement jamais défendu et encore moins enseigné, en Occident, l’idée que la Terre était plate. Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony s’attachent ici à retracer l’histoire de cette idée fausse et à essayer d’en comprendre la genèse. Elles nous proposent dans une première partie de lire avec elles les sources antiques, les Pères de l’Église mais aussi et surtout les manuels et encyclopédies rédigés tout au long du Moyen Âge et à la Renaissance et utilisés pour l’enseignement dans les écoles cathédrales puis dans les universités, à partir du XIIIe siècle. Une seconde partie est consacrée à l’étude du mythe lui-même et s’interroge sur sa généalogie – sa genèse et son histoire – pour éclairer sur les causes de sa survie. Pourquoi, contre l’évidence même, continue-t-on d’affirmer que pour le Moyen Âge, la Terre était plate ?
La Terre plate. Généalogie d'une idée fausse, de Sylvie Nony et Violaine Giacomotto-Charra, 2021
Un petit livre court et efficace. Il est organisé en deux parties. La première rappelle que la sphéricité de la Terre, connue depuis l'antiquité, n'a jamais été oubliée pendant le moyen âge. Cette partie est intéressante d'abord par l'attention qu'elle accorde à la question de la diffusion des savoirs et à l'évaluation du poids des différentes sources. Ainsi le nombre d'éditions, la diffusion géographique ou la reconnaissance ou non du titre de Père de l'église sont des signes de l'importance reconnue à tel ou tel auteur ou texte. Le point est important pour comprendre comment des auteurs dont l'autorité scientifique n'a jamais été prise au sérieux pendant le moyen âge (comme Lactance ou Cosmas) ont pu être présentés plus tard, avec un mélange de malhonnêteté et d'ignorance, comme exemples paradigmatiques de l'obscurantisme de l'église. En tout état de cause, un lecteur ou une lectrice un peu informé de l'histoire des sciences n'apprendra pas grand-chose de réellement nouveau de cette première partie, mais il en tirera une meilleure vue d'ensemble de la diffusion, préservation, transformation du savoir antique au moyen âge. Il est ainsi intéressant de noter que si l'occident médiéval "perd" bien une partie des outils mathématiques et géométriques des savants antiques, redécouverts grâce aux traductions depuis l'arabe à partir du XIIe siècle, il perd beaucoup moins les contenus de connaissance. Ainsi l'occident médiéval ne doute-t-il jamais de la sphéricité de la Terre même s'il cesse un temps de discuter de sa circonférence pour s'intéresser à la question de la possibilité d'une vie aux antipodes (d'une humanité qui, coupée par les tropiques où la vie était réputée impossible, ne descendrait pas d'Adam).
La deuxième partie s'intéresse pour sa part au "mythe" de la Terre plate, c'est-à-dire à la question de savoir comment et pourquoi s'est constituée cette idée insistante selon laquelle le moyen-âge et l'église catholique auraient rejeté l'idée de la sphéricité de la Terre. Cette partie est plus originale dans la mesure où elle montre comment ce mythe a pu servir différentes idéologies et pas seulement la lutte de Voltaire ou du positivisme contre l'église catholique. On voit ainsi comment s'opère l'héroïsation de figures comme Christophe Colomb ou Galilée. Les autrices montrent comment elles ont pu être appropriées par des protestants en lutte contre l'église catholique, des libres penseurs prétendant défendre le darwinisme, des républicains soucieux de stabiliser le régime mais aussi des catholiques opposant la foi et l'espérance de Colomb à la vaine érudition théologique du Conseil de Salamanque. Dans ce dernier cas, il est intéressant de voir que l'héroïsation de Colomb sert un combat interne au catholicisme relatif à l'importance de tel ou tel ordre.
Cette partie montre bien comment se constituent ces mythes qui s'épurent progressivement de toute épaisseur historique. On retrouve alors des schèmes narratifs classiques : individualisation, victimisation, manichéisme, etc. Les autrices insistent particulièrement sur le caractère anti-intellectualiste de ces mythes. Ils opposent volontiers le bon sens et l'expérience au savoir livresque et pédant attribué à l'église catholique.
Finalement le livre s'ouvre sur une intéressante question. En montrant comment des mythes, des idées fausses, peuvent être si séduisants et peu vulnérables à la réfutation, malgré l'évidence et la disponibilité des preuves contre eux, il interroge notre propre propension à adherer à des mythes, c'est-à-dire la façon dont notre vision du monde, même quand on la veut rationnelle ou sceptique, peut être structurée par ces idées fausses mais fonctionnelles, au sens où elles réduisent la complexité des choses et stylisent efficacement les débats.
Dès l'introduction, les autrices nous expliquent le but de leur ouvrage : démontrer clairement que la théorie de la Terre plate n'était absolument pas dominante dans les temps anciens et au Moyen-Âge.
Le livre, particulièrement abordable et didactique, accompagné de citations et de schémas, nous propulse dans l'historique des réflexions autour de la forme de notre Planète. Il apparait ainsi que, dès le V ou IV siècle avant JC, les auteurs antiques ont acté la rotondité de la Terre. Platon, Aristote, Eratosthène et tant d'autres ont travaillé à bâtir un modèle de fonctionnement, dont l'aristotélicien a longtemps perduré : une terre ronde, entourée de planètes et étoiles tournant autour (cf image).
Les siècles passant, la religion catholique se mettant en place, les Pères de l'Eglise se sont aussi interrogés sur le fonctionnement de l'univers. Pour la plupart, la rotondité de la Terre ne faisait aucun doute. Elle était évidente, notamment quand on observait le reflet de la Planète lors d'éclipses ou lorsqu'un marin en mer voyait mieux la Terre depuis la vigie que depuis le pont.
Contrairement aux idées reçues, l'idée ne s'est pas perdue au Moyen-Âge et n'était combattue par l'Eglise. En témoignent les ouvrages de formations qui nous sont parvenus. Mais alors, pourquoi croit-on le contraire ?
Les deux autrices nous démontrent que cette version de l'Histoire a, en réalité, été construite pour magnifier la victoire de la pensée au cours de la Renaissance puis des Lumières, contre une Eglise catholique rétrograde.
Cette version s'est appuyée sur les rares auteurs évoquant une Terre plate, comme Lactance, et sur le mythe d'une rotondité découverte par Christophe Colomb dans son voyage, et théorisée par Galilée. Une véritable campagne de propagande, répercutée, encore, de nous jours, y compris dans certains manuels scolaires.
La vérité est que l'Eglise s'est bien opposée à certaines conceptions liées au mouvement et à la position de la Terre. Difficile alors de démontrer que la Terre tournait autour de soleil, et que les autres planètes ne tournaient pas autour d'elle ! Mais la rotondité, elle, était posée en préalable !
Voici donc ce que l'on apprend au fil des passionnantes pages de ce petit ouvrage que je vous recommande grandement. Une belle manière de lutter contre une idée qui a encore la côte aujourd'hui, et qui, bien que majoritairement fausse, est encore opposée à ceux qui sont qualifiés de « complotistes » !
Pourquoi pense-t-on que l'idée d'une terre sphérique est une conception moderne quand il est claire que la sphéricité de la Terre était connue depuis le temps des grecs classiques? L'autrice suit les écrits de l'Antiquité classique et du Moyen Âge pour démontrer que le mythe de la Terre plate ne se soutient pas et que la modernité n'a attribué a Colomb et Galileo, par exemple, le caractère de "martyres" de la défense de la sphéricité de la Terre que pour critiquer l'Église catholique et se présenter comme le dépassement de la science antérieure, ce qui n'est pas tout à fait correct.