Rien ne semble plus incongru que de prendre appui sur la société d’Ancien Régime pour penser le refus féminin. Assignées au devoir de « réserve » par les traités de civilité et au silence ou à la « feinte résistance » par les codes de séduction, les héroïnes de la littérature classique n’auraient rien à nous transmettre, surtout pas le pouvoir de dire « non ». On aurait pu croire l’affaire pliée sans la sagacité de Jennifer Tamas. Car, à leur manière, les femmes du Grand Siècle ont résisté, elles ont désobéi, et de ces combats à bas bruit il demeure des traces. Sous les images de princesses endormies célébrées par l’industrie du divertissement se cachent de puissants refus, occultés par des siècles d’interprétations patriarcales. Jennifer Tamas les exhume avec courage et subtilité, elle traque l’expression du féminin sous le regard masculin et tend savamment l’oreille vers le bruissement des voix récalcitrantes. Conviant les figures dissidentes des siècles anciens, du Petit Chaperon rouge à Bérénice, elle vivifie le discours féministe et trouve chez Marilyn Monroe le secret d’Hélène de Troie. Elle révèle ainsi, non sans un brin d’irrévérence, un magnifique matrimoine, trop longtemps séquestré dans les forteresses universitaires.
Jennifer Tamas est agrégée de lettres modernes et enseigne la littérature française de l’Ancien Régime aux États-Unis à Rutgers University (New Jersey). Elle a notamment publié Le Silence trahi. Racine ou la déclaration tragique (Droz, 2018).
Une merveilleuse lecture que j’ai dévorée. Jennifer Tamas professeur de français nous fait revisiter nos classiques oh combien j’aimerais pouvoir suivre un de ses cours à l’université américaine où elle travaille. Elle m’a donné envie de relire mes classiques. Grâce à cet ouvrage j’ai pu redécouvrir les héroïnes de la littérature française Andromaque Helene Belle et bien d’autres… Des héroïnes certes mais ce sont toutes des femmes ordinaires qui ont réussi à dire non et à imposer leur consentement et c’est de ça que traité ce roman de relire ces romans non en les condamnant mais en recontextualisant leurs histoires et en se passant de l’interprétation des hommes. Pour tous ceux qui ont envie de découvrir ou de redécouvrir les classiques de la littérature française d’un point de vue féministe.
J'ai beaucoup aimé la volonté pédagogique de ce livre, ce n'est pas évident de transmettre certains récits classiques qu'on a tendance à réduire à des récits purement masculins (ce qui est loin d'être le cas au théâtre). Il y a quelques inégalités, vraiment je n'ai pas tellement compris le lien entre Marylin Monroe et les blasons ? Je m'attendais à plus d'analyses littéraires aussi je pense. Mais la partie sur la princesse de Clèves est vraiment excellente, ma préférée du bouquin. Pour Bérénice ça me semblait plus évident, mais visiblement il y a aussi une tradition qui lit le bouquin d'un point de vue strictement masculin. Super cool de redécouvrir les contes du petit chaperon rouge et de Belle aussi.
Jennifer Tamas est française ; issue de l'immigration, elle a grandi dans la banlieue parisienne ; et elle enseigne la littérature française classique à l'université de Rutgers (New Jersey). Le pas que ses jeunes étudiants ont à faire pour aller vers cette littérature issue d'une époque et d'un continent par lesquels ils peuvent ne pas se sentir concernés fait écho à celui qu'elle a dû elle-même faire pour partir à la découverte de ces "classiques". Cet essai prend sa source à la fois dans sa démarche pédagogique, qui consiste à partir de l'expérience du monde de ses étudiants plutôt que de prérequis culturels, et dans les interrogations du moment, cristallisées pour elle à la lecture du "Consentement" de Vanessa Springora, dont elle dit beaucoup de bien. Alors que certains outre-Atlantique se raidissent face aux oeuvres qui manifestent une vision du monde qui ne leur convient pas, et que symétriquement en France il suffit de prononcer le mot "woke" pour provoquer des crises d'épilepsie chez d'autres, Jennifer Tamas choisit dans cet essai de proposer un regard féministe sur la littérature classique, et notamment sur la question du consentement féminin. Et tout le monde en sort gagnant. A commencer par la littérature classique : si sa partie matrimoniale est largement à redécouvrir, les oeuvres les plus canoniques (ici celles de Racine ou de Laclos) montrent leur grandeur en s'ouvrant toutes grandes aux lectures de Jennifer Tamas. Celle-ci prend au début beaucoup de précautions théoriques et méthodologiques, assume d'avance des anachronismes dans sa démarche. A vrai dire, à part certains rapprochements aussi pertinents que surprenants (comme entre la figure culturelle d'Hélène de Sparte et celle de Marilyn Monroe), elle me semble en faire fort peu. J'ai une modeste expertise sur le même corpus et, si certaines lectures d'oeuvres m'ont convaincu, d'autres n'ont même pas eu à se donner cette peine : c'étaient déjà, pour l'essentiel sinon pour la démonstration, spontanément, les miennes. Ce sont de grandes oeuvres notamment parce qu'elles parlent avec richesse, acuité, honnêteté des rapports entre hommes et femmes, et qu'il serait sot de les abandonner avec les grilles de lecture poussiéreuses auxquelles elles ont pu donner lieu. Avec les classiques, le "male gaze" (Jennifer Tamas reprend ce concept à Laura Mulvey et Iris Brey) est souvent celui de la doxa académique plus que celui de l'oeuvre elle-même. Si elle les lit avec l'audace joyeuse d'un autre exilé, Michel Serres, qu'elle évoque avec une admiration affectueuse tout en disconvenant respectueusement de son interprétation d'"Andromaque", elle les sauve même parfois, bien au contraire, d'une lecture anachronique, en rappelant par exemple que si la "galanterie" française a pu faire l'objet d'usages pervers pour imposer le désir masculin, elle représente en son temps un système de codes sociaux et linguistiques qui aide les femmes à défendre leur point de vue, et qu'elles ont largement contribué à façonner. Comme je l'ai laissé entendre, le début de l'ouvrage donne un peu l'impression d'un moteur qui doit tourner quelques minutes pour s'échauffer, et tout en exposant la démarche de l'essayiste, propose quelques figures diplomatiques cherchant à s'assurer la bienveillance de lecteurs et lectrices aux conceptions potentiellement très divergentes (mais cela en vaut la peine au vu de ses ambitions réconciliatrices). Et le début est un petit peu frustrant, on voudrait plus de détails, plus d'arguments pour étayer certaines propositions (par exemple, Jennifer Tamas s'inspire explicitement des travaux d'Yvonne Verdier sur "Le Petit chaperon rouge" - mais du coup et bien qu'elle reproduise en annexe une version orale du conte, certains points de son explication sont vraiment très rapides). On pourrait ajouter aussi qu'emportée par sa juste indignation vis-à-vis des violences faites aux femmes, elle propose quelques paragraphes poignants mais qui provoquent une hésitation sur le sujet du livre (priorité aux femmes, ou priorité à la littérature ?) Et puis à partir de la fin du deuxième chapitre, consacré à "La Belle et la Bête", où le choix de la version de Mme de Villedieu contre celle de Mme Leprince de Beaumont est justifié tardivement mais nettement, l'impression de maîtrise complète du propos grandit ; à partir du troisième, qui montre Andromaque en héroïne active plutôt qu'en figure passive de mère ou de veuve (selon le prisme des critiques des époques successives), la force et l'ampleur de l'essai s'imposent absolument et "Au non des femmes" fait tout simplement vibrer. Si Jennifer Tamas est toujours précise dans ses observations et ses références, elle a choisi la forme d'un essai grand public, accueilli dans une collection bien diffusée ; la bibliographie est cantonnée aux notes de bas de page, qui ne sont pas proliférantes. C'est donc une lecture qu'on peut recommander ardemment à tous ceux et toutes celles qui aiment lire, qui ne se résignent pas à ne voir dans les livres que leur propre reflet cadré le plus serré possible, et qui aiment au contraire que la lecture les fasse voyager dans l'espace et dans le temps.
J'ai lu ce livre en édition de poche Points Essais au Seuil. Si on survit comme moi au Prologue (pour l'édition de poche je présume, ainsi que la postface, même remarque) et à l'introduction sur le wokisme et la cancel culture typiques de ce qu'il se passe dans les universités étatsuniennes où l'autrice enseigne avec enthousiasme les classiques français, ce bouquin est tout à fait enthousiasmant. A travers les contes du Petit Chaperon rouge, de La Belle et la Bête (autrice Madame de Villeneuve 1740, largement dénaturé par les adaptations cinématographiques), les mythes de la Belle Hélène, d'Andromaque, héroïnes antiques, le roman épistolaire Les liaisons dangereuses, La Princesse de Clèves, et Bérénice de Racine, Jennifer Tamas propose une déconstruction du 'male gaze', de la façon dont les hommes ont mis en scène, analysé, et produit leur propre interprétation de ces textes du NON des femmes, du non consentement au mariage, de la résistance au viol et au statut de victime. Jennifer Tamas démontre que les femmes ont résisté au brutal désir masculin, à la brutalité des relations femmes-hommes d'une époque, le XVIIè siècle, en disant NON et en inventant une sociabilité, la galanterie, la courtoisie, la conversation des sexes. L'essai est truffé de références très contemporaines aussi : Marilyn Monroe et sa fin atroce, Sarkozy et sa détestation de La Princesse de Clèves, Le goût des autres, film d'Agnès Jaoui, où un homme d'affaires assez frustre accède à la littérature en allant au Théâtre où se joue Bérénice de Racine, et tombe amoureux de l'héroïne et de l'actrice qui l'interprète. Elégant et érudit. On passe un très bon moment de lecture.
This is the second book I have read in the past two weeks that makes me think we have already said all there is to say about the way women's voices have been smothered through the centuries. Let's pack it up. We are done. There is nothing left to say. And it's interesting that this book makes me feel so bored considering that the era it focuses on (17th century French literature and the Ancien Regime) are not necessarily that well-trodden in US academia through a feminist lens.
The problem is that while the texts are different the arguments remain pretty much the same: women's work was erased, there is more to women's writing and knowledge production that we know; the category of woman was a construct shaped through generations while women's actual lives have always been complex.
Not to mention that with this -- like with Gilmore's The #MeToo Effect" -- I find the way they read literature completely baffling. I will never be one of those people who argues for a single and correct interpretation of a work of art or literature. But at the same time, I do very strongly believe that there are less correct interpretations that serve the critic's single-minded preoccupations more than they are faithful to the context of the work. Or if you are going to do something original, please go all the way rather than giving us a very mid readings.
Anyway, another disappointing book on the very interesting question of what do we want out of literature and reading as social practices that are meant to transform the world.
Merveilleux. Importante, la nuance apportée à l'analyse de Valérie Rey-Robert sur la galanterie. Il faut relire les autrices du XVIIe !! La littérature : vraiment ma raison d'être sur cette Terre.
C'est tellement intéressant. J'ai particuliement aimé les chapitres sur les contes et Marilyn Monroe. Ça éclaire des choses que l'on pensait acquises. C'est un essai qui ouvre les consciences, et va m'aider pour la bibliographie de mon devoir sur Hélène de Troie 😂.
Cet essai a pour ambition d'explorer la littérature du XVIIe siècle et voir comment l'interprétation qui en a été donnée - par des hommes - joue son rôle dans l'imaginaire occidental, avec l'invisibilisation des femmes qui va avec. "De manière encore plus emblématique, c'est le refus des femmes qui a été lui-même refusé : passé sous silence, effacé." le livre constitue un "mythe et variations" autour du NON féminin car il semble décidément établi que "non" n'est pas une réponse de femme possible. Il faut donc lire "autrement" et adopter un point de vue féministe pour aborder notre patrimoine culturel et sortir de l'ombre notre matrimoine. Geste politique s'il en est.
C'est ce que Jennifer Tamas entreprend de faire en étudiant finement le Chaperon rouge, la Belle et la Bête, Andromaque, la légende de la belle Hélène et Marilyn Monroe, les Liaisons dangereuses, la Princesse de Clèves et Bérénice. Elle montre comment les interprétations qui en ont été faites, depuis le XVIIe siècle, récusent systématiquement la place des femmes.
Jennifer Tamas ne me convainc pas toujours de l'agentivité réelle des femmes dans les oeuvres qu'elle a choisi d'étudier. J'ai eu parfois du mal à me départir de la lecture traditionnelle mais, point très positif, elle me donne envie de relire tous ces livres - en essayant de me débarrasser du "male gaze", ce regard masculin auquel nous sommes tant habitué-e-s.
Un essai intéressant sur le matrimonial littéraire français. Je n'ai pas toujours été emballée par le style et les démonstrations sont inégales. En revanche j'ai lu avec beaucoup d'attention et d'intérêt les rappels que je trouve essentiels sur la galanterie et la préciosité en France au XVIIe siècle.