impossible pour moi de mettre autre chose que cinq étoiles à ce bouquin dont je ne saurai désormais trop recommander la découverte à chacun.e d'entre vous. le fascisme a ses dictateurs, ses grands théoriciens, ses démagogues à toute puissance qui enchaînent les mots clés et les déclarations sans équivoque. mais il a aussi ses admirateurs, ses pasticheurs, ses simples sympathisants qui se "contenteront" de mettre toute leur vie et leur oeuvre au service de l'idéologie sans jamais, jamais l'expliciter. ils portent et diffusent un danger extrêmement particulier, pernicieux et redoutable. parmi ces sympathisants discrets, il y a eu, il y a, il y aura forcément des écrivains. à quoi ressemble le nazisme, le fascisme en littérature, quand on ne parle pas de Mein Kampf ? c'est quoi, vraiment, une oeuvre fasciste ? eh bien c'est un ensemble de signaux, de thèmes, de codes, d'hommages, d'insinuations, d'incitations, que Bolano se fait ici oeuvre de compiler, de décrire, d'inventer, de suggérer, de lister, de partager, dans une anthologie retraçant la biographie et la bibliographie de trente écrivains nazis d'Amérique du Nord, centrale et du Sud. tous ont pour point commun d'être fictifs, pure invention, de même que la majorité des oeuvres citées dans le livre - mais pas toutes. c'est fabuleux, cette intertextualité en partie fictive, en partie réelle, qui démontre mieux que tout cours l'hérédité, la logique, la mécanique d'amitié, d'allégeance et de coréférence entre chantres du fascisme. Bolano arrive à déployer tout seul tout un univers de copains, de mentors, d'admirateurs, de rivaux, de muses, d'inspirateurs, de militants, avec leurs maisons d'édition, leurs grands moments, leurs figures de proue, leurs ratés, leurs collègues en science-fiction, en poésie, en polar. tous les visages, littéralement, de l'ennemi, depuis cet auteur qui va parfois à des réunions du Ku Kux Klan "mais qui a aussi des amis noirs" à cette poétesse qui garde chez elle une photo d'elle bébé dans les bras de Hitler, depuis cet auteur a priori sans affiliation aucune au nazisme mais qui parle quand même vachement d'âge d'or dans ses bouquins, et quel âge d'or, se rend-on compte si on s'y penche d'un peu plus près, à ce poète qui a combattu dans des milices au service de la dictature, avec une oeuvre qui s'en fait parfois le reflet, mais souvent non - cela veut-il dire qu'elle est inoffensive pour autant ?
débordant d'un humour cynique formidable et dont je ne me rassasie pas (la maison d'édition féministe au Mexique... si vous savez, vous savez), le livre a toutefois cette intelligence de parodier la fameuse neutralité des journalistes et des biographes, qui n'en est évidemment pas une, on le sait. ça a aussi le mérite de créer chez nous une lecture active, enquêtrice, emplie de doute et de scepticisme : le titre nous a dit que tous ces écrivains étaient nazis, qu'est-ce qui est nazi chez ce personnage-là dont je ne vois a priori aucun trait fasciste ? et alors on exerce son regard, d'une façon qu'on n'aurait pas adoptée s'il n'y avait pas eu ce titre, et on comprend, on identifie les motifs, les récurrences, les signaux d'alerte. exercice ô combien salutaire dont on ressort armé par la pratique, et dont je crois que le livre nous encourage et nous aide à l'appliquer ensuite, dans nos vies, par ailleurs, attentivement. les notices biographiques de l'ouvrage, parce qu'elles commentent tous les aspects de la vie de ces artistes sans émettre de jugements sur aucun, ou alors de purs jugements littéraires de forme, en apparence, sont d'autant plus révélatrices, là encore, du danger qu'il y a à simplement raconter des vies, à aligner des faits et à considérer que c'est ça la vérité, parce que oui bien sûr c'en est une forme, mais croire qu'il ne manque pas alors un nécessaire remplissage théorique et contextuel, croire que ce dépouillement ne participe pas d'une forme de neutralisation mortifère de leurs idées, c'est profondément naïf - et dangereux. tellement contente de l'avoir découvert !