Alors, un manuel synoptique de méthodes permettant à chacun d'en imposer plus facilement à autrui ? Non, il s'agit plutôt à première vue d'analyser le concept d'honneur. Cet honneur, c'est l'opinion que les autres ont de nous, la valeur à laquelle ils nous estiment. Elle repose donc sur des apparences, comme le rappelait le très pénétrant jésuite Balthasar Gracian, mais comme il est difficile de tromper tout le monde longtemps, elle est généralement bien fondée. C'est elle qui fait que nous sommes considérés comme fiable et probe. Par exemple, lorsqu'il s'agit de commerce, ne dit-on pas honorer ses dettes ?
Mais un autre type d'honneur, poursuit-il, regarde aussi les femmes et le mariage : la virginité avant et la fidélité ensuite. Schopenhauer s'y arrête assez longuement, et considère que cet honneur tient d'une entente tacite générale des femmes contre les hommes, détenteurs exclusifs de tout les biens de cette terre, et donc ennemi naturel à asservir et dépouiller. La capitulation de l'homme, c'est à dire le fait qu'il achète son plaisir au prix de sa liberté et de ses richesses, est obtenue par l'observance par toutes de la même règle, à savoir qu'il ne puisse rien obtenir en dehors du mariage; ainsi, les femmes qui rompent cet accord tacite s'attirent l'opprobre de toutes les autres. L'auteur nous explique que cet accord n'étant pas explicite, celle qui le transgresse le fait moins par malice que par sottise. Inversement, les hommes en viennent à défendre eux-mêmes cette conspiration qui pourtant les désavantage, pour ne pas en devenir doublement la dupe. Là transparait bien la misogynie effarante de Schopenhauer et de son siècle : les femmes ne sont heureusement plus traitées comme d'éternelles mineurs, sans droits, ni égalité, ni liberté, ni éducation!
Ensuite Schopenhauer aborde l'honneur tel qu'il est véhiculé dans les charges, les titres et les récompense : ce dernier agit alors non pas comme une reconnaissance du mérite de celui à qui ils sont attribués, mais comme une injonction à respecter un niveau de comportement attendu : c'est la charge qui honore l'homme et non l'homme qui honore la charge, c'est à dire qu'elle lui impose de se montrer à la hauteur de ce que le public attend.
Mais le vrai point auquel Schopenhauer veut nous mener est celui vers lequel Montaigne nous conduisait dans un de ses essais, lorsqu'il déplorait que les hommes de son temps s'embrochent pour un regard de travers, tandis que les hommes de l'antiquité se souciaient des insultes comme d'une guigne: notre Aquitain citait alors cette anecdote fameuse tirée des anciens: Servilie, la sœur de Caton était follement amoureuse de Caïus César, et lui avait fait parvenir un billet enflammé. Caton voyant César recevoir un message en catimini interrompt soudain le Sénat par ses cris, accuse César de comploter, et le somme de révéler ce qu'il vient de recevoir. César s'y soumet sans difficulté, et Caton brûle de colère et de rage à la lecture du billet. Par dépit, Caton traite alors César d'ivrogne sans que ce dernier n'en prenne ombrage : impensable pour des hommes de la renaissance, chez qui une telle scène se serait finie par un bain de sang, ce que déplore Montaigne, mais ce que déplore aussi Schopenhauer pour qui cette manière de penser a encore cours dans la classe supérieure de son pays en plein XIXème siècle. Comme Montaigne, il tire de l'antiquité cet exemple où un soldat germain ayant provoqué un centurion en duel, ce dernier lui aurait répondu en se moquant qu'il pouvait se pendre s'il était fatigué de vivre. Ou mieux, ce mot de Thémistocle l'Athénien à Euribiade le Spartiate qui se fâchait, alors qu'il expliquait son plan de défense contre les Perses : "Frappe-moi, mais écoute moi!".
Il y a donc une seconde catégorie d'honneur qui se distingue du premier en ce qu'il ne représente non pas l'opinion que les autres ont de nous, mais celle qu'ils osent exprimer. Cet honneur là est beaucoup plus difficile à conserver, car si le premier dépend de nous (il nous est toujours possible de corriger la mauvaise opinion que les autres se font de nous, en nous amendant ou en les tirant d'erreurs, s'il se trompent), le second dépend de ce que l'on subit, et donc de la hardiesse du premier venu : la moindre marque de mépris suffira à nous le faire perdre, et il n'est possible de le retrouvant qu'en rendant une vengeance bien supérieure à l'affront subit: c'est le point d'honneur. Avec lui, on peut subir les pires souffrances et les pires malheurs : tant qu'ils viennent de la fortune, on ne bronche pas, mais s'il vient d'un homme ne serait-ce qu'un regard, et nous n'en sommes point quitte à moins d'un meurtre.
Schopenhauer utilise tout ses talents de satiriste pour ridiculiser ce point d'honneur, dont il montre bien l'origine : le fait que la force prime sur le droit et non l'inverse. Mais il va jusqu'au point de mettre cette coutume sur le dos du moyen-âge et de fulminer contre ce qu'il appelle la prêtraille, et l'Espagne, quoiqu'il adore Gracian?! Enfin, il laisse éclater sa rage contre ces philosophes qu'il hait car ils ont méprisé ses travaux, et qu'il les accuse d'avoir corrompu la philosophie avec la religion. Quoique qu'il s'inscrive dans le combat des lumières contre l'obscurantisme, je crois qu'il se trompe en imputant à la religion cette coutume, puisqu'elle prêchait au contraire la longanimité et le pardon. C'est bien plutôt les envahisseurs germaniques de l'empire romain qui ont introduit ces mœurs élaborés dans leurs forêts. Egalement, comme l'a montré Montesquieu dans son Esprit des Lois, il n'est pas évident que le point d'honneur n'ait pas sa part d'utilité dans une monarchie, quand on le compare à la vertu républicaine : c'est un excellent aiguillon pour mener les hommes, qui ne coûte pas bien cher pour de grands résultats. Mais dans une république, le point d'honneur devient parfaitement ridicule, inutile et choquant, car alors la vertu remplace l'honneur, et la loi prend le pas sur la force.
J'ai bien aimé ce petit ouvrage : le caractère atrabilaire, misanthrope et cynique de l'auteur font que ses écrits ont du chien, tout pendant qu'il aborde des sujets profonds d'une manière stimulante! Si on veut une autre analyse fouillée de l'honneur, on pourra aussi se reporter avec profit au chapitre X du Léviathan de Thomas Hobbes.