Je n’avais jamais lu la célèbre lettre de Zola dans le texte.
C’est encore une fois grâce à l’accessibilité Kindle des oeuvres tombés dans le domaine public que je me suis lancée.
J’ai rapidement constaté que je ne connaissais en fait rien de cette fameuse « affaire Dreyfus ».
J’ai eu la sensation inattendue d’un fait divers intriguant et romanesque (machinations, conseil de guerre, mystères, trahisons…) mettant en scène une galerie de personnages aux noms savoureux (Esterhazy, le lieutenant-colonel du Paty de Clam, Forzinetti, M. Scheurer-Kestner…) et une flopée de généraux de l'état-major (Sandherr, Mercier, Boisdeffre, Gonse, Pellieux…).
Plus courte que je ne l’imaginais, la lettre est construite en deux parties plus ou moins structurées selon la chronologie des évènements.
Impossible de passer à côté de l’écriture passionnée de l’écrivain révolté : « Comprenez-vous cela! Voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose! Et ces gens-là dorment, et ils ont des femmes et des enfants qu'ils aiment! »
Je me suis surprise plusieurs fois à songer aux erreurs judiciaires de notre système actuel, à penser au système de chaîne de commandement des fonctionnaires d’état, à réfléchir au pouvoir > qui manipule les médias > qui manipulent les masses…
C’est un écho intéressant et des passages entiers résonnent dans notre actualité : « C’est un crime d'empoisonner les petits et les humbles, d'exaspérer les passions de réaction et d'intolérance, en s'abritant derrière l'odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l'homme mourra, si elle n'en est pas guérie. C'est un crime que d'exploiter le patriotisme pour des oeuvres de haine »
J’admire le refus de complicité passive de Zola, son engagement assumé dans ces accusations nominatives et cette exposition volontaire au délit de diffamation.
Citations
« Ah ! tout ce qui s'est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des moeurs d'inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d'État! »
« J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son oeuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables(…)
J’accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis (…)
J’accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable. »