« Inukshuk » est un bref roman épistolaire — Le Tellier est un amoureux de cette forme, et ce n’est pas François Mitterrand qui dira le contraire — dont les deux protagonistes écrivants sont un homme et une femme. L’homme a quitté la France suite à un drame intime, dont la nature se découvre peu à peu sans être jamais explicitée, pour passer du temps dans le grand nord canadien, dans ce territoire de Nunavut récemment constitué en communauté politique, et peuplé essentiellement par les Inuit. Son lien avec sa correspondante n’est pas plus étiqueté que le drame qu’il a vécu, et se dessine d’hypothèse en hypothèse au fil des lettres.
Pourquoi aller vivre parmi les Inuits ? Les lecteurs sont amenés à comprendre qu’il s’agit de se déterritorialiser brutalement, d’aller à la rencontre d’un pays différent, et d’humains qui pensent différemment, penser à soi avec les mots des autres, pour éviter de tourner en rond dans la stupeur et la douleur. Il y a bien là un lieu commun du récit de voyage, et pas le plus exaltant : c’est en général le voyageur occidental qui reste le héros. Mais le voyageur de Le Tellier se fuit lui-même, semble vouloir se métamorphoser en s’ouvrant à la pensée des autres, et ses brèves lettres méditent sur les coutumes, la pensée, la langue des Inuits. Ses réflexions portent souvent sur les dérivés de la racine étymologique du mot « Inuit », qui désigne, comme souvent les noms de peuple, l’être humain, comme s’il s’agissait à la fois de se demander comment on peut être humain autrement qu’on ne l’est, et quelle est la racine la plus profonde de notre humanité.
Le jeu de la correspondance permet à cette méditation de déployer avec légèreté et même avec humour, les lettres du personnage féminin nous offrant en retour quelques éclats de vie parisienne qui font encore davantage mesurer la distance entre les deux peuples. Ce récit est par ailleurs réellement soucieux des Inuit et se conclut par quelques renseignements objectifs sur leur histoire, leurs conditions de vie, et la mise en place de Nunavut. Il a un terreau documentaire partagé avec le film de Jean-Baptiste Decavèle « Replis », lui-même constitué d’images prises par le vidéaste en Nunavut et partageant avec « Inukshuk » le souci de la distance entre le voyageur et ce qu’il observe ; j’ai du mal à trouver des renseignements précis sur le lien entre les deux œuvres mais si j’ai bien compris, « Inukshuk » dérive du texte écrit par Le Tellier pour le film. Le livre est illustré de « photographies » d’après la quatrième de couverture, essentiellement en fait des vidéogrammes issus du film ; Decavèle travaille en vidéo et joue sur l’imperfection du support — le projet date de 1999 — de sorte qu’on reconnaît immédiatement l’imprécision et le bruit des vieilles images VHS. À la fin du livre on trouve d’ailleurs la reproduction de deux passes d’embarquement pour le grand nord, dont l’un est au nom du vidéaste (l’autre n’est pas lisible).
« Inukshuk » est une œuvre émouvante ; avec délicatesse et l’air de rien ou de compiler des informations, Le Tellier déroule le parcours sentimental de ses personnages, cependant que les remarques sur le peuple Inuit, d’une brièveté proche parfois de l’aphorisme, joue son rôle de dépaysement mental et nous oblige à réfléchir à notre propre conception de l’existence et des rapports humains. Comme, on le sait, l’auteur de « Joconde sur votre indulgence » est un oulipien chevronné, l’ouvrage a également, malgré sa brièveté, un caractère mystérieux et labyrinthique qui incite à y chercher des secrets (narratifs, ou de fabrication) qui resteraient tapis là, non dévoilé, recouverts par une des quarante espèces différentes de neige que distingue la langue inupiak.