What do you think?
Rate this book


200 pages, Paperback
First published May 1, 1931
La nuit est tant usée d'étoiles qu'on voit la trame du ciel.
Rien que construire sa vie, la sentir monter, sentir qu’autour on s’appuie sur elle, rien que ça, tu le sais, toi, ce que ça vaut…
Mais, de ce qui nous reste, qu’est-ce qu’on a le droit d’en faire ? Le droit, tu comprends, petit gars, le droit ? De ce qui nous reste de vie…
Voilà maintenant des andains alignés; bien alignés, foi de Dieu; en s'appliquant, en relevant un peu la pointe de la faux, quand les tiges coupées glissent, ça tombe en belle dentelle régulière sur la chaume ras. C'est aussi bien fait que de la main du Joseph. Il y en a aussi de la force dans ces bras !
Julia va, courbée, les jambes écartées, la corne de bœuf battant son ventre, se balançant de droite à gauche dans l'équilibre de cette grande lame plate qui rase le sol comme une hirondelle.
Elle était déjà là-bas, vers le milieu, elle a entendu le roulement d'une carriole, le trot d'un cheval s'est arrêté et on a crié :
— Oh! là-bas!
Elle a retenu la faux lancée, elle s'est redressée. Elle s'est fait de l'ombre sur les yeux avec la main.
— Oh! Gustave, elle a répondu : « J'y vais! »
Et, la faux posée, elle est venue vers la carriole. La sueur se refroidissait en coulant tout le long de sa peau; mais, à mesure, le soleil chauffait comme une grande bouche, approchée d'elle.
Elle est devant le cheval. Elle lève les bras pour rattacher son chignon. Ses aisselles noires et épaisses s'ouvrent.