“« Tout auteur de narration (sinon de poésie) sait bien que l’instant miraculeux est celui où, grâce à un détail, au moment le plus inattendu, le personnage ou la force en action, en masque, vous échappe, glisse entre vos doigts, n’est plus mécanique - c’est vous soudain, non plus l’auteur, mais le suiveur, l’obligé, le serviteur, l’aimant d’amour, par ombre portée de l’Autre, cette fumée, cette ombre-sœur et ennemie en mots et en voix, laquel e est vous et n’est pas seulement vous...
La vie - même quand elle n’est pas de chair, mais réduite à des mots mobiles - la vie que vous osez ou croyez ressusciter, vous, l’espace d’une seconde, métamorphosée en Dieu-le-père et en Dieu-la-mère à la fois, auteure donc, pleine de la semence ou de la douleur de la gestation, puis de son accomplissement - oui, la vie du Texte résiste, se rebiffe, se rebelle : au terme de votre entreprise, vous voici en train de devenir, au cœur de cette mise en œuvre, lecteur (lectrice) aussi, par humilité ou dévouement à ce mélange, à ce magma : un livre, un parmi des milliers, des millions que le temps réduira ensuite en poussière ou à une architecture arachnéenne faite de multiples silences, symphonie d’un rêve évanoui, mais obsédant. »”
―
Assia Djebar,
Nulle part dans la maison de mon père