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“moi je suis fâché contre notre cercle patriarcal parce qu’il y vient toujours un homme du type le plus insupportable. Vous tous, messieurs, le connaissez très bien. Son nom est Légion. C’est un homme qui a bon coeur, et n’a rien qu’un bon coeur. Comme si c’était une chose rare à notre époque d’avoir bon coeur ; comme si, enfin, on avait besoin d’avoir bon coeur ; cet éternel bon coeur ! L’homme doué d’une si belle qualité a l’air, dans la vie, tout à fait sûr que son bon coeur lui suffira pour être toujours content et heureux. Il est si sûr du succès qu’il néglige tout autre moyen en venant au monde. Par exemple, il ne connaît ni mesure ni retenue. Tout, chez lui, est débordant, à coeur ouvert. Cet homme est enclin à vous aimer soudain, à se lier d’amitié, et il est convaincu qu’aussitôt, réciproquement, tous l’aimeront, par ce seul fait qu’il s’est mis à aimer tout le monde. Son bon coeur n’a même jamais pensé que c’est peu d’aimer chaudement, qu’il faut posséder l’art de se faire aimer, sans quoi tout est perdu, sans quoi la vie n’est pas la vie, ni pour son coeur aimant ni pour le malheureux que, naïvement, il a choisi comme objet de son attachement profond. Si cet homme se procure un ami, aussitôt celui-ci se transforme pour lui en un meuble d’usage, quelque chose comme un crachoir. Tout ce qu’il a dans le coeur, n’importe quelle saleté, comme dit Gogol, tout s’envole de la langue et tombe dans le coeur de l’ami. L’ami est obligé de tout écouter et de compatir à tout. Si ce monsieur est trompé par sa maîtresse, ou s’il perd aux cartes, aussitôt, comme un ours, il fond, sans y être invité, sur l’âme de l’ami et y déverse tous ses soucis. Souvent il ne remarque même pas que l’ami lui-même a des chagrins par-dessus la tête : ou ses enfants sont morts, ou un malheur est arrivé à sa femme, ou il est excédé par ce monsieur au coeur aimant. Enfin on lui fait délicatement sentir que le temps est splendide et qu’il faut en profiter pour une promenade solitaire. Si cet homme aime une femme, il l’offensera mille fois par son caractère avant que son coeur aimant le remarque, avant de remarquer (si toutefois il en est capable) que cette femme s’étiole de son amour, qu’elle est dégoûtée d’être avec lui, qu’il empoisonne toute son existence. Oui, c’est seulement dans l’isolement, dans un coin, et surtout dans un groupe que se forme cette belle oeuvre de la nature, ce « spécimen de notre matière brute », comme disent les Américains, en qui il n’y a pas une goutte d’art, en qui tout est naturel. Un homme pareil oublie – il ne soupçonne même pas –, dans son inconscience totale, que la vie est un art, que vivre c’est faire oeuvre d’art par soi-même ; que ce n’est que dans le lien des intérêts, dans la sympathie pour toute la société et ses exigences directes, et non dans l’indifférence destructrice de la société, non dans l’isolement, que son capital, son trésor, son bon coeur, peut se transformer en un vrai diamant taillé.”
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“Cest une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés et sous mille formes diverses… et je puis dire que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes”
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“J’ai d’ailleurs un ami qui, ces jours-ci, m’a affirmé que nous ne savons même pas être paresseux. Il prétend que nous paressons lourdement, sans plaisir, ni béatitude, que notre repos est fiévreux, inquiet, mécontent ; qu’en même temps que la paresse, nous gardons notre faculté d’analyse, notre opinion sceptique, une arrière-pensée, et toujours sur les bras une affaire courante, éternelle, sans fin. Il dit encore que nous nous préparons à être paresseux et à nous reposer comme à une affaire dure et sérieuse et que, par exemple, si nous voulons jouir de la nature, nous avons l’air d’avoir marqué sur notre calendrier, encore la semaine dernière, que tel et tel jour, à telle et telle heure, nous jouirons de la nature. Cela me rappelle beaucoup cet Allemand ponctuel qui, en quittant Berlin, nota tranquillement sur son carnet. « En passant à Nuremberg ne pas oublier de me marier. » Il est certain que l’Allemand avait, avant tout, dans sa tête, un système, et il ne sentait pas l’horreur du fait, par reconnaissance pour ce système. Mais il faut bien avouer que dans nos actes à nous, il n’y a même aucun système. Tout se fait ainsi comme par une fatalité orientale. Mon ami a raison en partie. Nous semblons traîner notre fardeau de la vie par force, par devoir, mais nous avons honte d’avouer qu’il est au-dessus de nos forces, et que nous sommes fatigués. Nous avons l’air, en effet, d’aller à la campagne pour nous reposer et jouir de la nature. Regardez avant tout les bagages rien laissé de ce qui est usé, de ce qui a servi l’hiver, au contraire, nous y avons ajouté des choses nouvelles. Nous vivons de souvenirs et l’ancien potin et la vieille affaire passent pour neufs. Autrement c’est ennuyeux ; autrement il faudra jouer au whist avec l’accompagnement du rossignol et à ciel ouvert. D’ailleurs, c’est ce qui se fait. En outre, nous ne sommes pas bâtis pour jouir de la nature ; et, en plus, notre nature, comme si elle connaissait notre caractère, a oublié de se parer au mieux. Pourquoi, par exemple, est-elle si développée chez nous l’habitude très désagréable de toujours contrôler, éplucher nos impressions – souvent sans aucun besoin – et, parfois même, d’évaluer le plaisir futur, qui n’est pas encore réalisé, de le soupeser, d’en être satisfait d’avance en rêve, de se contenter de la fantaisie et, naturellement, après, de n’être bon à rien pour une affaire réelle ? Toujours nous froisserons et déchirerons la fleur pour sentir mieux son parfum, et ensuite nous nous révolterons quand, au lieu de parfum, il ne restera plus qu’une fumée. Et cependant, il est difficile de dire ce que nous deviendrions si nous n’avions pas au moins ces quelques jours dans toute l’année et si nous ne pouvions satisfaire par la diversité des phénomènes de la nature notre soif éternelle, inextinguible de la vie naturelle, solitaire. Et enfin, comment ne pas tomber dans l’impuissance en cherchant éternellement des impressions, comme la rime pour un mauvais vers, en se tourmentant de la soif d’activité extérieure, en s’effrayant enfin, jusqu’à en être malade, de ses propres illusions, de ses propres chimères, de sa propre rêverie et de tous ces moyens auxiliaires par lesquels, en notre temps, on tâche, n’importe comment, de remplir le vide de la vie courante incolore.
Et la soif d’activité arrive chez nous jusqu’à l’impatience fébrile. Tous désirent des occupations sérieuses, beaucoup avec un ardent désir de faire du bien, d’être utiles, et, peu à peu, ils commencent déjà à comprendre que le bonheur n’est pas dans la possibilité sociale de ne rien faire, mais dans l’activité infatigable, dans le développement et l’exercice de toutes nos facultés.”
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Et la soif d’activité arrive chez nous jusqu’à l’impatience fébrile. Tous désirent des occupations sérieuses, beaucoup avec un ardent désir de faire du bien, d’être utiles, et, peu à peu, ils commencent déjà à comprendre que le bonheur n’est pas dans la possibilité sociale de ne rien faire, mais dans l’activité infatigable, dans le développement et l’exercice de toutes nos facultés.”
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“J’ai remarqué souvent que quand deux amis pétersbourgeois se rencontrent quelque part, après s’être salués, ils demandent en même temps : Quoi de neuf ? il y a une tristesse particulière dans leurs voix, quelle qu’ait été l’intonation initiale de leur conversation. En effet, une désespérance totale est liée à cette question à Pétersbourg. Mais le plus agaçant c’est que, très souvent, l’homme qui la pose est tout à fait indifférent, un Pétersbourgeois de naissance, qui connaît très bien la coutume, sait d’avance qu’on ne lui répondra rien, qu’il n’y a rien de nouveau, qu’il a posé cette question peut-être mille fois sans aucun succès ; cependant, il la pose, et il a l’air de s’y intéresser, comme si les convenances l’obligeaient de participer lui aussi à la vie publique, d’avoir des intérêts publics. Mais les intérêts publics... C’est-à-dire nous ne nions pas que nous ayons des intérêts publics ; nous tous aimons ardemment la patrie, nous aimons notre cher Pétersbourg, nous aimons jouer si l’occasion se présente. En un mot il y a beaucoup d’intérêts publics. Mais ce qu’il y a surtout chez nous, ce sont les groupes. On sait que Pétersbourg n’est que la réunion d’un nombre considérable de petits groupes dont chacun a ses statuts, ses conventions, ses lois, sa logique et son oracle. C’est en quelque sorte le produit de notre caractère national qui a encore peur de la vie publique et tient plutôt au foyer. En outre, la vie publique exige un certain art ; il faut s’y préparer ; il faut beaucoup de conditions. Aussi, l’on préfère la maison. Là, tout est plus simple ; il ne faut aucun art ; on est plus tranquille. Dans le groupe, on vous répondra bravement à la question : Quoi de neuf ? La question reçoit tout de suite un sens particulier, et l’on vous répond ou par un potin, ou par un bâillement, ou par quelque chose qui vous force vous-même à bâiller cyniquement, magistralement. Dans le groupe, on peut traîner de la façon la meilleure et la plus douce une vie utile entre le bâillement et le ragot, jusqu’au moment où la grippe, ou bien la fièvre chaude, visite votre demeure ; et vous quittez alors la vie stoïquement, avec indifférence, sans savoir comment et pourquoi tout cela était avec vous jusqu’alors. Aujourd’hui, dans l’obscurité, au crépuscule, après une triste journée, plein d’étonnement que tout se soit arrangé ainsi, il semble qu’on ait vécu, qu’on ait atteint quelque chose, et tout à coup, on ne sait pas pourquoi, il faut quitter ce monde agréable et sans soucis pour émigrer dans un monde meilleur. Dans certains groupes, d’ailleurs, on parle fortement de la cause. Quelques personnes instruites et bien intentionnées se réunissent. On bannit sévèrement tous les plaisirs innocents, comme les potins et la préférence, et, avec un entrain incompréhensible, on parle de différents sujets très importants. Enfin, après avoir bavardé, parlé, résolu quelques questions d’utilité générale, et après avoir réussi à imposer aux uns et aux autres une opinion sur toutes choses, le groupe est saisi d’une irritation quelconque et commence à s’affaiblir considérablement. Finalement, tous se fâchent les uns contre les autres. On se dit quelques dures vérités. Quelques caractères tranchants se font jour et tout se termine par la dislocation totale. Ensuite on se calme ; on fait provision de bon sens et, peu à peu, l’on se réunit de nouveau dans le groupe décrit ci-dessus. Sans doute il est agréable de vivre ainsi. Mais à la longue cela devient irritant ; cela irrite fortement.”
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“I cannot make you understand. I cannot make anyone understand what is happening inside me. I cannot even explain it to myself.”
― The Metamorphosis
― The Metamorphosis
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— last activity Jan 05, 2025 11:29AM
Right, so, GoodReads has this nifty thing where you can create your own challenges within a group. I figured this would be a good way to motivate myse ...more
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