Viciss Hackso's Blog
March 5, 2026
Le schéma des politoxiques
Suite à nos lives sur les comportements toxiques dans les mouvements politiques (et notre quête pour découvrir s’il existe un conception solide de l’autoritarisme à gauche), nous vous partageons comme promis le schéma temporaire qui a été construit avec vous :
[vous pouvez cliquer sur le schéma pour le voir mieux et zoomer ; flèches en rouge, corrélations négatives ; flèches en vert, corrélations positives ]
On publiera des articles à ce sujet plus tard. En attendant, tous les lives sont disponibles dans cette playlist :
https://www.youtube.com/watch?v=W97h3tLyi24&list=PLTVDuoFsInfL8OR4rpN5UyWHqVitJS2K7
A noter qu’on précise que non, ce ne sont pas que des comportements, dispositions, styles, attitudes, croyances qu’on ne retrouverait qu’à gauche. Des centristes, des gens de droite, d’extrême droite et des apolitiques peuvent les porter.
Dans certains cas, il y a même des éléments de ce schéma qui ont des corrélations très connues avec les caractéristiques autoritaires de l’extrêmes droite. Je vous laisse comparer avec ce résumé en image de ce qu’on sait des autoritaires de droite :
On en parle plus en détail ici :
[MQC] Le potentiel fasciste, lâautoritaire et le dominateur. â Hacking socialAttention, comme on l’a dit dans les live, ce n’est pas parce que c’est de la psychologie sociale que cela « psychologiserait », « psychiatriserait », « pathologiserait » les autoritaires : rien dans ce schéma n’est en soi pathologique, ni appelant à mettre sur un divan ou à soigner. Ici si les caractéristiques individuelles sont regardées, c’est pour y voir le reflet de la société et ce qu’elle fait au gens, et en regardant la société on voit aussi ce qu’elle fait aux individus. Autrement dit, si des gens développent ces éléments toxiques, c’est parce que pour diverses raisons, les environnements sociaux de ces personnes, valorisent, encouragent, récompensent ces comportements et attitudes, ils y gagnent quelque chose (psychologiquement, matériellement, socialement, etc ).
Ceux qui diffuserait une psychologie qui exclue la causalité sociale de leur pensée, de leurs explications, de leurs recherches (pour à la place tout rejeter sur la faute de l’individu) le ferait davantage pour des raisons idéologiques, culturelles, par biais d’attribution (internalité allégeante par exemple), ou par méconnaissance de la psychologie actuelle. Ceci ne s’alignerait absolument pas au professionnalisme et sérieux de la discipline et des recherches actuelles. Même en clinique, donc une psychologie qui s’occupe du soin de l’individu, il y a toujours une prise en compte des problèmes sociaux ; on sait depuis des décennies que des pathologies ne sont en fait que le résultats de méfaits causés par des environnements sociaux maltraitants (par exemple la question des TDI ) et pas un manque d’efforts individuel.
A noter que le sujet n’est pas encore terminé, mais nous sommes en pause pour des raisons de santé (pas d’inquiétudes tout va bien !).
Si vous avez loupé un des lives je les remets ici aussi :
February 9, 2026
â Ne plus être instrumentalisé par la manipulation Darvo
Ceci est la suite (et fin) de cet article qui explique le Darvo : Darvo : une manipulation mentale cauchemardesque 
Un résumé de la manipulation en image :

Lâexcellente nouvelle apportée par les études est que connaître la méthode du DARVO permet aux spectateurs de ne pas tomber dans le panneau : dans une étude de Harsey et Freyd, on présentait à des personnes des récits dâagression avec ou sans Darvo. Les personnes ont moins cru la cible, lâont rendue plus responsable de la violence quâelle avait subie. Puis ils ont renouvelé lâexpérience, mais cette fois en informant certains participants de ce quâétait la méthode du DARVO : ceux qui avaient reçu cet enseignement croyaient davantage la cible et lâauteur de violence était perçu comme moins crédible1.
â Chercher à comprendre ce quâest le DarvoCependant, vous voyez le coup venir : des agresseurs ou leurs soutiens actifs pourraient informer de la méthode du Darvo pour accuser les cibles de le faire, alors quâelles essayent juste dâalerter sur la violence quâelles reçoivent. Et je nâexpose pas cette idée saugrenue par hasard : la première fois que jâai entendu parler du Darvo, câétait parce que je faisais des recherches sur le Gamergate, donc un contexte où des cibles de harcèlement étaient accusées dâêtre de méchantes manipulatrices utilisant le Darvo, donc « méritant » selon les agresseurs encore plus de harcèlement violent. Le serpent se mord la queue. Cependant, dès lors quâon cherche des faits sur ces personnes accusées de Darvo, leur narratif manipulatoire ne tient pas : on ne trouve que des mensonges, des inventions totales, des centaines dâétiquetages violents voire indécents et pervers. Par contre pour eux, il y a au contraire des tonnes de faits, de structures élaborées spécifiquement pour harceler et des traces de dizaines de manÅuvres perverses menées par les agresseurs, sourcées solidement, que les cibles ont à peine pu canaliser. Câest vraiment prendre les gens pour des idiots, y compris leurs propres « alliés » que dâavoir tenté de faire passer ce harcèlement massif pour une critique des médias légitimes.
Une accusation de Darvo ne prouve pas quâil y en a un, il y a besoin de voir où sont les violences primaires (par exemple la liste quâon a vu précédemment) et secondaires (négation des faits et violence secondaire retournant lâaccusation). Accuser les cibles de Darvo alors quâelles nâont pas agressé câest pratiquer le darvo.Ainsi, câest à cause de ce genre dâaffaires sur Internet que jâai insisté sur lâimportance de distinguer les faits des étiquettes. Les agresseurs ou soutiens de lâagresseur ont des versions des faits peu solides et visant un jugement de la personne comme étant une mauvaise personne. Lâidée est de pourrir les réputations, tout simplement, et ils ne voient pas vraiment lâintérêt de travailler les faits puisque â et malheureusement ils ont raison â les gens ne cherchent pas nécessairement à savoir quels faits concrets se cachent derrière la mauvaise réputation, ou se contentent de croire ce que dit leur groupe, sans chercher à comprendre le phénomène.
â Demander les faits concrets derrière lâétiquette négative permet parfois de révéler un Darvo.Ainsi sur Internet, la simple demande de faits permet de révéler les Darvo et autres tentatives de manipulation, puisque lâagresseur nâen a pas et que ces accusations sont totalement gratuites, voire complètement mensongères. Il va tourner autour du pot en changeant de sujet, tenter de faire croire quâon a mal compris et quâil parlait dâautre chose, insulter de nouveau avec une virulence renouvelée. On peut le faire en tant que spectateur ou cible, par exemple en demandant quâest-ce quâon a fait de mal qui justifie lâétiquette de *insérer ici une insulte ou une accusation* : si la personne nâa rien à donner de concret, câest quâelle voulait juste sâen prendre à vous gratuitement. Si au contraire elle peut expliquer des faits concrets qui sont totalement cohérents avec lâaccusation (par exemple vous accuser de racisme et vous rapporter vos propos racistes), câest légitime de sa part au vu des offenses que vous avez commises. Attention quand même à ne pas jouer au juge et à lâenquêteur exigeant un niveau de preuve indécent : si on une personne rapporte un viol de la part de celui quâelle traite de connard par exemple, le terme « viol » renvoie déjà à une forme de fait contrairement à juste connard qui est une étiquette qui est floue sur les comportements problématiques.
Comprendre quâun militantisme, un engagement pour une cause nâa pas un besoin viscéral de sâacharner sur une personne sans pouvoir politique important, étant donné que les causes pour lesquelles on sâengage sont généralement des problèmes structurels qui ne seront pas réglés par la punition, la correction, le contrôle sur cette personne.
Jâen ai parlé déjà de long en large dans le dossier sur le militantisme déconnant et récemment en live ici :
Par exemple sâacharner sur le carnivore si votre cause est lâantispécisme ne va pas protéger les animaux, vous acharnez sur lâinfluenceur qui utilise des outils ou consomme des produits peu écologiques ne va pas résoudre la question du réchauffement planétaire, harceler la créatrice ou le créateur que vous ne trouvez pas assez politisé ne va pas augmenter le taux de vote et dâengagement politique. Au contraire, toutes ces façons de faire ça pourrait avoir lâeffet inverse à cause de la réactance.
Sur la réactance :
Les nouveaux auront alors peur de sâexprimer mal ou de partager leur engagement, et les motivations à cet engagement ne reposeront que sur des motivations de piètre qualité (peur dâavoir honte par exemple) qui nâaident pas. Attaquer des gens lambdas au nom dâune cause est connu pour être une tactique de sabotage de mouvement, par des infiltrés2. Câest donc à éviter si vous tenez à votre cause et que vous ne cherchez pas à la saboter. Ce nâest pas de la force de faire ça, et une cause honnête et réfléchie nâexige en principe pas de ses membres ce niveau de violence pour quâelle soit reconnue et acceptée, sauf à être dâextrême droite (donc validant la violence), avoir des mécaniques sectaires ou de gang.
La violence contre un individu est une méthode qui nâa de lâutilité que dans des contextes dâurgence où lâemployer pourrait arrêter le problème, comme réussir à maîtriser un terroriste qui sâapprête à tuer des centaines de personnes, stopper des plans de meurtres, empêcher des violences. Par exemple la potentielle violence que pourrait déployer les blacks panthers pourrait être tout à fait légitime, car ils ne vont pas lâinitier, mais lâemployer en légitime défense pour protéger les gens des milices violentes que sont ICE :
Ainsi il nâest pas inutile de se rappeller ce quâest une légitime défense :
â Légitime défense : on a le droit de se défendre ou de protéger quelquâun par des moyens violents, du moment que lâattaque est injustifiée, quâon le fait immédiatement, que câétait la seule solution, et quâon le fait de façon proportionnelle (doit être dâégale gravité à lâattaque)3. Ce concept peut être manipulé pour inverser les blâmes, ou dâune façon qui nâinclut pas ces caractéristiques (lâattaquant dit que câest de la légitime défense, mais son attaque était plus grave que le méfait initial, nâétait pas nécessaire à la protection, etc.â Se rappeler quâon est toujours responsable des actes de violence quâon mène, quelles que soient les explications.Pour éviter de se faire instrumentaliser par le Darvo, se rappeler quâon est toujours responsable de nos actes nâest pas inutile. Les agresseurs menant du Darvo tente dâavoir des alliés-pions quâils vont convertir à la violence contre une cible, ce qui est pratique pour eux, car ils ont la violence, mais sans se salir les mains et être inquiétés. Vous pouvez être utilisé comme un pion et cela ne peut que vous desservir parce que, quelles que soient les configurations, participer à des comportements préjudiciables sera jugé de votre responsabilité devant un tribunal, quâimporte les raisons qui vous ont influencé à le faire, la liste des violences reste une violence dans tous les cas.
Et même si nous avions des structures de justice différentes, telles que la justice réparatrice ou transformatrice, cela ne change pas la nature de ce qui est considéré comme une violence : par exemple, dans lâarticle x on voyait des personnes accusées dâinceste qui ont été prises en charge par leur communauté à toutes les étapes en justice transformatrice. Et la première étape était de les sortir du déni pour quâelles puissent mesurer en pleine conscience la violence injustifiable, intolérable de leurs actes. Ce processus de responsabilisation, dâendosser ses actes comme de sa responsabilité et endosser le devoir de réparation vise à éviter toute récidive. Ces justices alternatives nâexcusent pas les violences, bien au contraire, et le travail quâil y a de compréhension des éléments sociologiques, psychologiques, politiques et culturels alimentant la violence est fait en plus de cette responsabilisation, justement pour tenter dâapprendre à dépasser des conditionnements et des déterminations qui mèneraient à la violence. Par exemple, les offenseurs dans lâarticle x apprenaient comment la colonisation avait participé à détruire des structures culturelles dont il aurait eu besoin pour développer des interactions pacifiques et hors de la violence, et ils se sont attelés à dépasser tous ensemble ce problème pour que la violence ne se reproduise plus, travaillant individuellement comme socialement. Bref tout ça pour dire que non, les éléments explicatifs sociologiques, psychologiques, politiques, culturels relevés ne sont pas là pour tracer une destinée sordide, mais pour relever tous les problèmes à surmonter en même temps, ou travailler individuellement et collectivement à la fois pour résoudre les problèmes. Un agresseur qui se cache derrière les déterminations sociales, psychopathologiques, politiques pour se déresponsabiliser a un chemin de prise de conscience à faire pour endosser ces actes en même temps quâune transformation collective de la société, quâon soit en faveur dâune justice classique, réparatrice ou transformatrice, de droite ou de gauche. Par exemple dans lâouvrage « LâHomme qui voulait cuire sa mère », Magali Bodon-Bruzel, une psychiatre sâoccupant de personnes ayant commis des crimes sous lâimpulsion de délires travaillent en premier lieu à faire émerger de façon sécurisante la prise de conscience de lâacte de crime, afin que la personne puisse sâengager dans tous le travail quâil y a à faire pour ne plus recommencer. Il est particulièrement validiste et psychophobe dâassocier les troubles à dâimplacables et inévitables comportements antisociaux, parce que de nombreuses personnes à fort troubles nâemploieront jamais la violence, même dans des conditions de vie délétères. Ainsi les agresseurs qui mettent sur la responsabilité de leur comportement antisocial sur leur trouble révèlent en fait un manque de prise de conscience pour les effets de leurs actes, et opèrent par là même une association trouble-antisocialité très injuste pour les autres personnes pacifiques ayant les mêmes troubles.
La violence (qui nâest pas de la légitime défense) nâest pas une force, mais un manque dâaccès à lâimagination des possibilités quant à la résolution de problèmes ou de façon dâêtre en relation sociale avec autruiCette vidéo de spécialiste de la justice transformatrice est assez parlante : la plupart des agresseurs nâavaient pas dâidée de comment se connecter aux autres dâune façon qui nâemployait pas différentes violences, et iels travaillaient à leur apprendre différentes possibilités. Ainsi, si vous agressez et que vous vous sentez fort de lâavoir fait, factuellement câest juste vos croyances qui vous fournissent ce sentiment de force illusoire. Extérieurement et quand on regarde les faits, ce qui est visible ce sont vos limitations, votre manque de contrôle, car pour les personnes qui nâont pas besoin de la violence pour résoudre des problèmes ou être en relation, cette violence est lâéchec manifeste dâavoir perçu les dizaines voire les centaines dâautres possibilités non violentes qui nâont pas été prises en compte. Ainsi, tout le monde gagnerait à se demander sâil nây a pas dâautres possibilités à tester pour atteindre un but avant dâaller piocher dans la liste des violences, ne serait-ce que pour sa propre dignité et son propre honneur, si vous avez du mal à vous mettre à la place dâautrui. Si la violence vous motive intrinsèquement, elle peut être pratiquée dans des conditions qui vont davantage vous honorer et vous développer, par exemple dans les sports de combat, ou pour lâaspect relationnel dans le BDSM. Ainsi, il y a à se rappeler quâen être réduit au Darvo en permanence a un aspect pathétique à dépasser, parce que câest se priver de tester dâautres possibilités.
En tant que cible cette fois, il sâagit dâéviter ou réparer les conséquences du Darvo (se sentir complètement coupable de notre agression, être honteuse, déprimé, en PTSD), voire réussir à fuir les terrains du Darvo quand on sent quâil peut advenir. Les milieux militants disent souvent que la honte doit changer de camp, mais câest un « devoir » qui ne devrait pas être une responsabilité de plus sur le dos des cibles qui ont déjà trop à faire, dâautant plus dans le cas des Darvo où elles sont rendues coupables en permanence. Faire changer la honte de camp est un devoir qui appartient aux structures ayant les pouvoirs suffisants pour enquêter, encadrer les agresseurs, les éduquer, prévenir ces phénomènes dans la société.
Ainsi, il nâest clairement pas facile dâarrêter la honte de soi quand le Darvo a été sans cesse pratiqué sur nous : avoir eu honte, ou être à terre parce que traumatisé, déprimé, permettrait potentiellement de diminuer voire faire sâarrêter les agressions, puisque lâagresseur y voyait une victoire. Il estimait alors que la victime et sa vérité nâest plus un problème le menaçant vu que ces tentatives de faire éclater la vérité sont alors étouffées avec succès avec ce gaslight et ces nouvelles attaques. On en vient à force à avoir le réflexe des hontes en amont des attaques préventives pour se protéger, même dans des situations de non-agression, mais dont on sent quâil pourrait y avoir un risque dâattaque et de jugement (par exemple le fait très commun et classique de sâexcuser auprès des invités de lâétat de la maison même si on vient de ranger, ce nâest pas de lâhypocrisie, câest de la crainte et une tentative dâéviter son jugement négatif). La honte est un sentiment complexe et il faudrait tout un dossier pour en parler donc je ne peux pas vous fournir de solutions miracles dissolvant les hontes dont on vous a chargé sur les épaules, mais quelque petits trucs provenant de la justice transformative peuvent aider à réparer tout ça.
â Lâinformation câest le pouvoir. Prendre lâhabitude de collecter le maximum de preuves, noter ce qui se passe : écrits, notes vocales, enregistrements discrets, le filmer, prendre des captures dâécran, etc.Tous les moyens sont bons du moment que vous vous assurez de les sécuriser surtout si vous vivez avec lâagresseur ou quâil a accès à vos affaires. Tout ce qui est collecté pourrait être déposé dans un lieu sécurisant (par exemple un syndicat, chez un ami/voisin de confiance qui ne connaît pas lâagresseur, un cloud quâil ne connaît pas, sécurisé au maximum avec des mots de passe quâil ne peut pas deviner). Durant lâagression, je pense par exemple à un harcèlement, effectivement cela peut être une torture que de prendre les captures dâécran violentes à votre encontre (parce que câest revoir les horreurs), et si vous pouvez trouver une personne de confiance qui peut le faire à votre place câest encore mieux ». Cette collecte de preuves peut dâune part bloquer la phase de déni du Darvo, ou les techniques de gaslight parce que vous avez un dossier plein de faits qui démontrent les différentes violences que vous pouvez observer. Par exemple, sur Reddit des enfants de parents narcissiques très agressants racontent parfois que même sâils ont réussi à couper les ponts, ils ont des sentiments de culpabilité qui peuvent revenir à cause des normes sociales de devoir sâoccuper de ses parents. Câest à ce moment-là que le dossier de preuves des agressions a toute son utilité, ils le reconsultent et voient que non, leur décision était plus que justifiée. Je pense quâon peut sâaider de la même manière pour des histoires de couple, de travail, dâenvironnement sociaux quâon a décidé de ne plus fréquenter. Se garder des preuves à consulter permet dâéviter des gaslights. Le faire matériellement a un effet encore plus fort, puisque ça prend de la place. Par exemple, si une institution affirme à quel point elle a tout fait pour vous et est si vertueuse, quâà côté vous voyez un classeur plein à craquer de rapports de toutes les fois où ces actions étaient catastrophiques, sa propagande mensongère est annulée. Cela peut être un travail tant individuel que collectif, aidé par des groupes syndicaux ou militants.
Cela peut aider à contrer lâenvahissement des ruminations et le mal être injecté par lâoffenseur : voir la situation posée sur papier ou dans un fichier permet de pouvoir dire que ça, au moins câest en quelque sorte archivé. Ce nâest pas magique, mais parfois ça aide dâécrire et de poser les fardeaux dans un autre lieu que dans notre tête. Parfois même en anticipation, activer des enregistrements rassure vraiment, car quoi quâil se passe en termes de Gaslight et même si on nâarrive pas à tenir, les faits sont enregistrés et peuvent être observés par des témoins capables de vous humaniser, ce qui leur permet de voir potentiellement à quel point câest un cauchemar injustifiable quâon vous fait subir, puisque les Darvo répétés vous ont peut-être habitués à ne plus voir comme des violences à votre encontre des tas dâéléments.
Si le problème est dâordre institutionnel, quand vous le pouvez, préférez les communications écrites et demandez à ce que les demandes soient écrites et pas juste orales.
Ãvidemment, au niveau judiciaire câest potentiellement très précieux.
⬠Ne pas rester seul.Dans la mesure du possible, ne restez pas seul ou ne cédez pas à lâisolement installé sciemment par lâagresseur qui va vous séparer de ceux qui peuvent savoir et croire les faits ou veulent vous aider. Il est possible quâils détruisent la réputation de ceux qui ont le pouvoir de révéler ces manigances ou tout simplement dâoffrir un environnement social sûr, puisquâil peut chercher à contrôler votre vie parce que la vérité que vous portez sur lui peut le mettre en défaut. Il y a donc à vraiment évaluer par vous-même les relations avant de croire à sa propagande. Le contact ou tout simplement lâinformation entre personnes ciblées par le même agresseur peuvent aussi faire fondre les méthodes du Darvo parce que vous vous rendez compte que ce nâest pas vous le problème, car câest la même dynamique à lâÅuvre. Là encore, il peut empêcher ça en pourrissant les réputations des personnes impliquées, voire même en attaquant comme étant une faute grave toute connexion : sur Internet, ça va être le simple follow ou like, irl ça pourrait être dâavoir un numéro de téléphone, dâavoir été à tel endroit, de connaître untel qui connaît telle autre personne, etc. Méfiez-vous des placardisations injustifiées par des faits, qui empêchent aussi des échanges aidants.
⬠FuirRien ne justifie la violence dans une relation, couple ou famille, quâon vous force à la subir ou à lâemployer. Vous avez le droit de prendre vos distances, dâarrêter dâêtre agressé et de vivre en paix. Si vous avez des doutes, des remords et de la culpabilité à avoir coupé les ponts, rouvrez le dossier de preuves qui vous montrera que lâenfer devait être fui. Ce qui peut aider à fuir câest dâavoir déjà un pied dans des environnements sociaux qui ne fonctionnent pas de la même manière : par exemple dans ETP on voyait lâexemple dâune personne en restauration rapide qui a arrêté de marcher dans les combines et la propagande de son entreprise à mesure quâelle était en université. Dans la question du harcèlement scolaire on a vu aussi que les activités extrascolaires pouvaient être un lieu alternatif qui permet à la fois de se ressourcer et de révéler à la personne que ce nâest pas normal ce quâelle subit ailleurs, puisque les politiques à lâÅuvre y sont différentes. Le défi quand on est la cible est de croire à lâexistence dâalternatives où il pourrait y avoir une meilleure vie, parce que les agresseurs à force de contrôle, de propagande ont réussi à se rendre exclusif. Il en résulte une peur dâêtre totalement isolé, seul, privé de relation sociale satisfaisante (ou potentiellement « pire ») ou une peur de perdre des accès au travail militant, professionnel dont on aurait besoin car il nous offre des ressources pour vivre, pour donner du sens à nos vies, etc. Câest faux. On peut toujours retrouver des environnements sociaux avec lesquels se connecter et retrouver du sens, et parfois on a du mal à se rendre compte dâà quel point cela pourrait même être mieux et plus sensé. On peut aussi créer cette alternative, mais ça, jâen ai déjà beaucoup parlé dans ETP.
⬠Comprendre nos/les besoins et réfléchir à ce qui restaurerait convenablement, puis dans la mesure du possible, appliquer cette restauration.Tout le processus est décrit là , et je trouve cela utile même sans avoir une association de justice transformative à dispo, car câest déjà combattre le sentiment dâinfériorité que nous a refilé lâagresseur et faire naître des possibilités quâon pourra peut-être mettre en Åuvre. Ãa peut valoir pour les tiers assistant à des affaires : on aperçoit une injustice, un darvo et la tentation est grande de « punir » lâagresseur en retour pour restaurer la justice. Seulement ce nâest peut-être pas ce que souhaite la cible, ni ce dont elle a besoin, à cause des risques de faire escalader la violence. à la place on peut proposer son aide à la cible (par exemple lâaider à collecter les preuves), affirmer notre soutien, restaurer son image. Une attaque a toujours détruit quelque chose, alors il y a besoin de reconstruire : par exemple dans le livre « Tiny habit » de BJ Foggs, il rapporte lâhistoire dâune femme qui était en instance de divorce et devait encore subir des attaques de son ex. Pour sâaider à tenir, à chaque insulte ou maltraitance, elle sâoffrait un bon moment, une sortie dans un bon café, une bonne balade. Lâidée nâest pas que de sâacheter des choses, il sâagit surtout de sâoffrir de bons moments pour soi pour contrer les mauvais. On peut faire ça à dâautres échelles, par exemple si vous vous énervez de voir des discours racistes sur les réseaux sociaux, partager encore plus de contenus de personnes racisées ou antiracistes avec enthousiasme pour restaurer lâéquilibre général. Attention, je ne dis pas de les partager aux racistes, ce serait la pire idée. Lâidée est de restaurer un équilibre de justesse et de justice : ainsi on peut aussi viser directement le fait de construire le monde juste dont tout le monde a besoin, et pas seulement réagir aux injustices.
Pour aller plus loin/BibliographieDâautres idées peuvent aider, issues de la justice restauratrice :
⬠[JR1] Une autre façon de faire justice : la justice restauratrice et transformatrice
Toujours sur la justice transfo, un énorme guide récemment traduit en français pour aider à mettre fin aux violences interpersonnel (qu’on soit cible, allié, agresseur, facilitateur, etc) : https://www.creative-interventions.org/wp-content/uploads/2025/04/CI-Toolkit-French-CI-Boite-a-Outils-Francaise-May-2024.pdf
On peut aller encore plus loin pour reconstruire des environnements sociaux où les Darvo ne sont pas acceptés ni acceptables :
En toute puissance, manuel d’autodétermination radicale
Pour sâaider à reconnaître les situations inacceptables de violence :
Les roues de Duluth (http://www.duluth-model.org) qui font le point sur ce que sont les violences :
â La violence dans le couple :

La violence envers lâenfant :

La violence durant le divorce/séparation :

Et aussi ce quâest une relation qui nâest pas fondée sur la violence, mais lâégalité ; ici câest davantage écrit à destination des couples, mais clairement câest assez applicable entre collègues, que ce soit dans un groupe militant, professionnel, associatif, etc. :

Dans le même ordre dâidée, le livre de psykocouak donne aussi beaucoup dâastuces : https://nouveautes-editeurs.bnf.fr/accueil?id_declaration=10000001235473&titre_livre=Ce_ne_sera_plus_toi_la_victime_ !
Concernant la légitime défense et le fait de se solidifier face aux attaques notamment sexistes, ce livre est très empuissantant et donne des conseils très pertinent : https://www.editions-zones.fr/livres/non-cest-non/
Comme on lâa vu des étapes du Darvo ressemble au gaslight et le fait de ré-attaquer peut aussi sâapparenter à ce quâon appelle une seconde victimisation, donc connaître ces notions nâest pas inutile : Gaslighting â Wikipédia
Chayka parle de la seconde victimisation ici aussi :
La notion de victimisation compétitive ressemble elle aussi à un Darvo, câest lorsquâun groupe dominant a un sentiment de menace, se victimise et apporte du soutien à des politiques de violence envers un groupe quâil domine. Câest par exemple Israël sâattaquant violemment à la Palestine. Une recherche très intéressante à ce sujet : Threatened, hence justified: Jewish Israelisâ use of competitive victimhood to justify violence against Palestinians.
Le site de Freyd, la chercheuse qui a initié cette notion de Darvo, résume la notion et présente différents articles à ce sujet, y compris les mesures du darvo : https://www.jjfreyd.com/darvo
Bibliographie / Notes de bas de pageCliquez pour dérouler toutes les notes de bas de page et la biblio
Image d’entête : Åuvre de Michalina Janoszanka, Zima (Winter), ca. 1920s https://publicdomainreview.org/collection/michalina-janoszanka/
Adams-Clark, A. A., Harsey, S., & Freyd, J. J. (2024). Factors of Institutional Betrayal Associated with PTSD Symptoms and Barriers to Service Use Among Campus Sexual Assault Survivors.
Bordaberry (2025), Ce ne sera plus toi la victime.
Campbell, R., & Raja, S. (1999). Secondary victimization of rape victims. Violence and Victim
Deny, Attack, Blameâ¯: The Prosecution of Women Reporting RapeâMs. Magazine. (s. d.). Consulté 27 janvier 2026, à lâadresse https://msmagazine.com/2022/11/28/darvo-deny-attack-blame-prosecution-women-report-rape/
Fogg, B. J. (2019). Tiny Habits: The Small Changes That Change Everything.
Freyd, DARVO https://www.jjfreyd.com/darvo
Freyd, J. J. (1997). Betrayal trauma: The logic of forgetting childhood abuse. Harvard University Press
From book bans to affirmative actionâ¯: DARVO as a political tool against Critical Race Theory https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/10852352.2024.2398898
Gaslighting. (s. d.). Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaslighting
Halabi, Noor, Topaz, Zizov (2020). Threatened, hence justified: Jewish Israelisâ use of competitive victimhood to justify violence against Palestinians.
Harsey, S. J., & Freyd, J. J. (2022). Defamation and DARVO. Journal of Trauma & Dissociation, 23(5), 481â489. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15299732.2022.2111510
Harsey, S. J., & Freyd, J. J. (2023). The Influence of Deny, Attack, Reverse Victim and Offender and Insincere Apologies on Perceptions of Sexual Assault.
Harsey, S., & Freyd, J. J. (2020). Deny, Attack, and Reverse Victim and Offender (DARVO): What Is the Influence on Perceived Perpetrator and Victim Credibility? https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10926771.2020.1774695
Ingram ( 1989), THE IMPACT OF INSTITUTIONAL BETRAYAL AND DARVO ON THE MENTAL HEALTH OF SURVIVORS OF CLERGY-PERPETRATED SEXUAL ABUSE https://openresearch.okstate.edu/entities/publication/67e55b9e-f2a5-4650-bb92-3ba54994aa84
Korben. (s. d.). Techniques secrètes pour contrôler les forums et lâopinion publique. https://korben.info/techniques-secretes-controler-forums-opinion-publique.html
Linguisticae (2025) Vos vidéastes sont-ils trop ou trop peu engagés ? Vos vidéastes préférés sont-ils TROP ou TROP PEU engagés ?
Ministère de la Justice. (s. d.). Fiches pratiques juridiques. https://www.justice.fr
Nations Unies. (1948). Déclaration universelle des droits de lâhomme.
Rosenthal, M. N., & Freyd, J. J. (2022). From DARVO to Distressâ¯: College Womenâs Contact with their Perpetrators after Sexual Assault.
Semelin et Mellon (1994), la non violence.
World Health Organization. (2002). World report on violence and health. WHO.
Zeillinger (2011), Non câest non.
1 https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10926771.2020.1774695#abstract
2Voir par exemple https://korben.info/techniques-secretes-controler-forums-opinion-publique.html
3https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1766#:~:text=La légitime défense est l,interdits dans une autre situation.
February 6, 2026
Ce DARVO nâest pas le mien !
A la lecture du dossier de Viciss sur le Darvo, ses mots sont venus faire écho à un vécu personnel récent dont les effets ont profondément chamboulé ma vie, altéré ma santé mentale et même mon travail. Je me suis mise à écrire ce texte en parallèle de ma lecture de son dossier. Si vous lisez ceci, câest que jâai finalement décidé de le publier.
C’est un résumé de la notion, on en parle davantage ici : https://www.hacking-social.com/2026/02/04/darvo-une-manipulation-mentale-cauchemardesque/Il sâagit là dâun témoignage personnel, aucunement « pour régler des comptes », convaincre, prouver, et encore moins pour susciter du soutien. Du soutien, jâai le privilège immense dâen avoir ; et à lâheure actuelle, je vais bien.
Jâécris ce témoignage pour donner à voir que certaines violences ne se limitent pas à lâacte initial, mais se déploient dans le temps, à travers le déni, le silence, la disqualification et lâostracisation. Et que ces mécanismes quand ils sâexercent dans un cadre familial sont souvent invisibilisés, normalisés, voire entièrement inversés.
Ce témoignage est un vécu singulier, situé, mais qui sâinscrit dans des dynamiques plus vastes et largement documentées: le rejet de la parole des victimes de violences intrafamiliales, le recours au DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender), la psychiatrisation comme outil de disqualification et, dans mon cas, leur articulation probable à la transmisogynie.
Jâécris ce témoignage dans lâespoir de sortir dâune confusion si souvent entretenue qui consiste à réduire de telles situations à de simples conflits entre personnes, à des malentendus, à des fragilités individuelles, alors quâil sâagit bien de mécanismes de pouvoir, de tentative de maintien du statut quo, dâun rappel à lâordre social.
En ce sens, le DARVO que je vais décrire ne renvoie pas tant à mon histoire personnelle comme phénomène isolé, singulier, mais bien à des dynamiques récurrentes, structurelles, particulièrement présentes dans les récits de violences sexuelles et sexistes.
Câest en cela que ce DARVO nâest pas le mien.
Câest pour cela que je veux témoigner.
Darvo : une manipulation mentale cauchemardesqueCette étrange VHS encombrante
Quand jâétais enfant, autour de mes 8 ans, jâai été agressée sexuellement par un membre de ma famille, que jâappellerai « X ».
A lâépoque, je nâai pas compris. Le souvenir ne sâest pas effacé en tant que tel, pas dâamnésie traumatique, il sâest plutôt comme encodé dâune étrange manière dans ma mémoire, comme une VHS de piètre qualité, sans couleur, quâon laisse traîner quelque part mais quâon ne souhaite pas visionner.
Je nâen ai parlé à personne. Je me revois enfant après cet évènement, me souvenant quâil ne fallait pas que jâen parle. Ãtait-ce une consigne que X mâavait donnée ? Ou une règle que je mâétais moi-même imposée ? Je nâen sais rien.
Une seule fois, adolescente, jâai dérogé cette règle. Lors dâun échange en présence de mes parents, X se vantait de sa première « expérience » avec une fille. Sans réfléchir, jâai pris alors la parole et jâai dit spontanément : « non, la première fois câétait avec moi ». X est devenu rouge de colère, mâa foudroyé du regard, affirmant que je racontais nâimporte quoi.
Je nâai pas insisté, jâétais moi-même surprise de ce que je venais de dire et de sa réaction. Je me suis dit en mon fort intérieur « sâil réagit ainsi, câest que ça doit être vrai : je dois dire nâimporte quoi ». Mon étrange VHS a dès lors été jetée derrière la bibliothèque de mon histoire personnelle, comme la séquence dâun film qui ne fera pas partie du montage final.
Je nâen ai plus jamais parlé.
Je précise que par la suite, X nâa pas été ouvertement malveillant avec moi, pas plus en tout cas quâon ne le trouverait dans tout relation familiale classique. Jâai dâailleurs pu plus ou moins construire un lien avec lui une fois adulte.
Affaire classée donc.
Jusquâà ma trentaine.
Lâétrange VHS retrouve sa place dans le final cutUn soir, en échangeant avec Viciss autour dâanecdotes dâenfance, voilà que je lui partage cette étrange VHS. Je lui en parle sans émotion, comme si j’évoquais un fait banal sans véritable lien avec moi, comme si je parlais de quelquâun dâautre.
Puis, je croise le regard de Viciss. Choquée. Quelque chose ne va pas.
Elle vient comme me tendre un miroir de ce que je viens de décrire.
Je ne veux pas restaurer cette VHS, je ne veux pas la replacer dans mon armoire personnelle. Cette VHS qui reprend des couleurs, retrouve une bande son, de la texture émotionnelle. Câest insupportable.
Quelque chose se fissure en moi. Je suis prise dâun vertige. Je panique. Comme pour me raccrocher à une prise pour empêcher ma chute, je nie, jâatténue, je rejette. Rire nerveux. Il doit y avoir malentendu.
Je refuse de nommer cette VHS « agression sexuelle ». Un combat se fait rage en moi entre mon esprit qui tente de minimiser, et mon corps qui me tient un tout autre discours.
Trop tard. Quelque chose sâest déverrouillé.
Des souvenirs dâenfance sont revenus ou se sont reconnectés à la VHS : lâétat de sidération après les faits, cet état de zombie, comme coupé de moi-même, mes pensées dâalors et mes questionnements («suis-je adulte maintenant ? », « vais-je-attraper le sida ? »).
Suite à cet échange avec Viciss, jâai été dans un état flottant, sans émotion, comme absente de moi-même. Exactement comme lâenfant que jâétais après les faits. Dissociation intense pendant plusieurs jours. Je redeviens zombie.
La dissociation est un mécanisme de survie face à un stress insupportable, elle génère un état qui peut paraître contre-intuitif : absence dâémotions, déconnexion de soi, impression dâirréalité.
Le refus dâen savoir davantageDurant cette période, jâai eu un suivi psychologique. Pas forcément pour cette raison initialement, mais jâai logiquement mené un travail sur tout cela. Du moins, jâai tenté, notamment en explorant ces souvenirs difficiles. Plusieurs tentatives ont échoué, cela pouvait déclencher de vives émotions, crises dâangoisse. On ne pousse pas davantage, on nâinsiste pas quand le psychisme dit stop.
Je me rends compte à quel point mon propre esprit possède des zones qui me sont quasiment interdites.
Durant ce travail, même si cela peut paraître étrange, je nâen voulais pas à X. Car à lâépoque des faits, bien que plus âgé que moi, il était mineur. Je ne pouvais me résoudre à accabler lâado quâil était, à réduire X à cet évènement, et ce même si je prenais davantage conscience que dâautres comportements inquiétants de sa part avait jalonné mon enfance et mon adolescence : mises en scène terrifiantes et traumatisantes alors que jâétais toute petite, mensonges et manipulations, jeux anxiogènes répétés, etc.
Jâai voulu croire à ce moment que je pourrais travailler sur moi, sans avoir besoin dâen parler à ma famille. Je croyais que tout cela nâétait quâune question de gestion personnelle : câest du passé, câétait durant lâenfance, X a changé entre temps. De plus, jâavais bien réussi à maintenir des relations avec lui jusquâici, jusquâà ma trentaine, pourquoi ça devrait changer ?
En somme, je travaillais à maintenir une sorte de statu quo.
Jâai même été plus loin que ça, en tentant dâinvalider ce souvenir. Et si câétait un « faux souvenir » ? Jâen ai beaucoup parlé à ma psychologue, je voulais quâelle me dise : oui, tout pousse à croire que câest un faux souvenir. Ãa aurait été plus simple pour moi. Sauf que rien ne collait en ce sens, ni mes réactions involontaires, ni mes PTSD, ni mes crises dissociatives.
Câest le plus inconfortable je crois, ne pas pouvoir accéder à des preuves extérieures, matérielles. Câest une lutte intérieure déchirante. Je ne cherchais pas à confirmer ce souvenir, mais à lâinvalider coûte que coûte. Cependant, toutes mes entreprises en ce sens ne fonctionnaient pas. « Le corps se souvient », je ne sais plus qui mâa dit ça, ni où je lâai entendu, mais oui, certaines choses ne peuvent sâinventer, comme des sensations quâune enfant de 8 ans nâest pas sensée connaître.
Jâai fait quelques séances dâEMDR, une technique thérapeutique permettant entre autres de réparer des traumas, en les reconnectant, permettre de les digérer en quelque sorte. Lors dâune séance, alors que je me revoyais dans ma chambre dâenfance, une crise dâangoisse majeure inattendue mâa fait perdre pied. Câest lâune des expériences psychologiques les plus étranges que jâai jamais vécu. Je suis devenue comme spectatrice de moi-même. Jâétais redevenu lâenfant que jâétais avec ses propres émotions et pensées. Cette enfant était terrifiée, un état de terreur que je nâimaginais pas possible. Elle voulait fuir, mais ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas bouger. Mais surtout, elle refusait de croiser son regard, persuadée quâelle allait disparaître définitivement si elle faisait cela. Le regard de qui ? De X. Je ne crois pas, je ne sais pas. La psychologue tente de me ramener, elle me demande de la regarder, je ne veux pas. Câest le moi-enfant qui est à la barre, pas moi, qui ne peut quâobserver ce qui se passe sans parvenir à agir, comme si jâétais dédoublée.
Finalement, je reprends les rênes, lâenfant sâestompe. Encore maintenant, je le remarque en écrivant, je parle de cette enfant à la troisième personne. J’ai du mal à rendre compte de cette expérience autrement.
Quâest-ce qui sâest-il passé ?
Jâétais sûre dâune chose : je nâirais pas plus loin. Jâignore le pourquoi de ce phénomène que jâai vécu, à quoi cela correspond, ni même si cela correspond à quelque chose de précis, câen était juste terrifiant. Et je ne veux pas en savoir plus. Jâai arrêté là . Jâai choisi de ne pas aller plus loin. Par nécessité de survie psychique. Encore aujourdâhui, je me refuse à continuer lâexploration. Jâessaye de me rassurer en me disant que câétait juste une énorme crise dâangoisse généré par lâensemble des émotions que jâai subi ces derniers temps. Suis-je en train de me mentir ? Possible. Mais je mâen contente. Jâai déjà suffisamment à faire avec ce souvenir de mes 8 ans, lâidée quâil y en ait peut-être dâautres, je ne peux juste pas.
Depuis, il mâarrive parfois de faire des crises dâangoisses soudaines du même ordre, comme si l’enfant terrifiée que j’étais refaisait surface et prenait les rennes. C’est moins intense que lors de l’EMDR, mais cela reste fort, très déstabilisant. Viciss a pu me voir flancher lors de certains triggers. Jâai appris à identifier ces triggers, et à défaut de comprendre, je veille à ne pas les rencontrer, à faire attention pour ne pas tomber dessus.
En parler à ma familleVers mes 37 ans, jâai réalisé une émission avec Meta-Choc. La discussion portait sur mon enfance, puis sur lâhomophobie, puis sur « ce membre de ma famille » dont je parlais [c’est dans la troisième de l’émission]. Et là , sans lâavoir prémédité, jâai dit que câétait aussi la personne qui mâavait agressée sexuellement enfant. Je suis restée vague, jâai anonymisé, je ne suis pas entrée dans les détails. Jâai beaucoup pleuré. Au montage, je nâai pas demandé que ce passage soit coupé. j’aurais pu. Je ne le regrette pas, car dâune certaine manière cela faisait partie de mon processus de reconstruction.
Le premier épisode de l’émission :
Un gros regret tout de même, je nâen avais pas encore parlé à ma famille, à mes parents, et je ne voulais pas quâils le découvrent par lâémission. Il fallait que je leur en parle, sans trop tarder.
Quelques mois plus tard, lâété 2023, je leur confie ce souvenir de mes 8 ans et dâautres éléments de mon enfance que jâavais tû jusquâici.
Je nâattendais pas d’eux quâils agissent. Je ne voulais pas justice, je n’en ai jamais voulu. Je voulais juste quâils entendent, et quâils mâaident à maintenir une distance temporaire avec X, le temps que je puisse digérer tout cela.
Au début, ils semblaient me croire. Puis quelque chose a basculé.
Ils se sont mis sur la défensive. Ils réagissaient comme sâils étaient directement accusés, alors que je ne les accusais de rien. Je cherchais à les rassurer, à éviter qu’ils culpabilisent. Mon père est subtilement devenu plus froid, distant.
Fin août â début septembre 2023, je suis en session de tournage des Autoritaires 5 qui a lieu chez eux. Je repasse seule chez eux pour ranger mes affaires. La maison est vide. Ils ne sont pas là . Ils ne reviennent pas.
Jâapprends alors via une autre personne de ma famille que X, qui a été mis au courant, affirme que tout ce que je dis nâest que mensonge, que tout cela relève âde la folieâ, et que mes parents, apparemment, le croient.
Mon cÅur fait un bond. Je refuse de croire dans un premier temps que mes parents, soudainement, pensent que j’ai tout inventé, ou que je serais « folle » pour reprendre le terme de X.
Pourtant, la maison familiale dans laquelle je suis est vide. Personne. Je décide d’attendre. Mes parents ne reviennent pas. Idée absurde: est-ce qu’ils m’évitent volontairement ? Je n’y crois pas. Je finis par partir.
Impossible de les contacter par la suite. Au bout d’une semaine, je parviens finalement à leur parler au téléphone. Ils me disent quâ « ils sâinquiètent pour moi ». Ca vire à une sorte d’interrogatoire de leur part, avec des questions du type « pourquoi c’est qu’eux-mêmes que tu en parles ? Pourtant jusqu’ici tu parvenais à fréquenter X sans problème, c’est étrange ?» Ils déforment mes propos, le sujet se déplace jusquâà remettre en cause dâautres pans de mon enfance, y compris mes épisodes de harcèlement scolaire, jusquâà me dire finalement : « Tu as réécrit ta vie. » Il me parle de pouvoir de « nuissance»qui s’exerce sur la famille.
Si vous avez lu le dossier de Viciss sur le DARVO, vous reconnaissez sans doute le mouvement : Deny. Attack. Reverse victim and offender.
Il ne sâagit plus de discuter du contenu de ce que jâai révélé, de sâen éloigner en allant sur dâautres pans de mon vécu personnel, afin de me disqualifier, de me faire porter le rôle de la menace, pendant quâeux deviennent victimes de ce pouvoir « de nuisance » (ce sont leurs mots).
Je suis sidérée. Nouvelles dissociations. Mon cerveau ne parvient plus à gérer émotionnellement ce qui se passe.
Je dois mettre alors de la distance pour me préserver. Je laisse une porte ouverte, espérant quâils reviendront sur leur attitude, auquel cas je les recontacterai plus tard quand jâaurais moi-même digéré ce qui venait de se passer.
Il nây aura pas de retours de leur part. Silence complet. Jâessaye de reprendre plus tard contact avec eux. Rien. Même pour leur proposer d’échanger avec ma fille, leur petite fille. Ghosting total.
Avec le temps, les mots de mes parents sâinsinuent en moi : « On sâinquiète pour toi», « pipeau », « Tu réécris ta vie », « nuissance». Une pensée sâinstalle : « Et si câétait vrai ? ». Mon esprit devient un tribunal intérieur permanent, essayant de valider leur dire. Comme lorsque jâessayai de me prouver à moi-même que jâavais des faux-souvenirs, cette fois je suis dans le même mouvement, mais de manière plus dévastatrice car câest quasiment toute mon enfance et mon adolescence que je remets en cause.
Jâai vécu des épisodes de dissociation marqués sur cette période. Jâai continué à consulter. On mâa expliqué quâun discrédit parental de cette ampleur pouvait provoquer un choc psychique majeur, que câest ce que je vivais.
Ma compagne, mes amis, certains membres de ma famille que je voyais encore, et le soutien psy, m’ont permis de ne pas sombrer, notamment en me rappelant les faits, en m’aidant à ne pas leur narratif m’empoissonner de l’intérieur.
Niveau travail, je nâai plus réussi à travailler sur Les Autoritaires, car jâavais associé le tournage à cette violence parentale. Dès que j’ouvrais la table de montage, que je travaillais sur les rushs, chez mes parents, tout remontait. Trop difficile pour moi. Jâai changé de cap. Travailler sur le harcèlement scolaire mâa aidée à transformer quelque chose de destructeur en quelque chose dâutile, comme pour retrouver un sens à mon vécu.
Quand ma famille me psychiatrisePlus dâun an plus tard, jâapprendrais quâune ancienne erreur de diagnostic psychiatrique de mon adolescence est ressortie pour me disqualifier de la part de ma famille, narratif apparemment propagé par X. Ce narratif: Chayka est schizophrène.
Si vous avez écouté lâémission de Méta de Choc, vous savez dâoù ça sort. Pour le dire rapidement, vers mes 16 ans, une psychiatre sâest trompée lourdement sur mon compte : alors que je souffrais de PTSD, dysphorie de genre, anxiété généralisée, cette dernière mâa mise rapidement sous neuroleptique. Elle dira à mes parents quâelle suspectait la schizophrénie. Ce nâétait pas le cas.
Ce traitement médicament mâa fait énormément de mal. Cela a failli littéralement me détruire (je pèse mes mots). Mes parents le savent. A lâépoque ils mâont soutenu lors de lâarrêt du traitement, et lâarrêt de mon suivi auprès de cette psychiatre.
Adulte, une psychiatre invalidera officiellement ce diagnostic, présentant ses excuses en tant que représentante de la psychiatrie.
Je nâai jamais souffert de pathologie touchant à des troubles schizophréniques, ni apparentés ; aucun trouble de la personnalité ; aucune psychose. Par contre, anxiété forte, PTSD sous des formes complexes, lié à de nombreux traumas dâenfance, oui.
Vous imaginez alors la violence que câest que dâapprendre que cette faute de diagnostic, qui mâa tant coûté adolescente, soit exploitée dans le narratif de ma famille pour invalider mon propre vécu, mes propos, eux qui pourtant sont les premiers placés pour savoir à quelle point cela m’a sacrément amoché et que ça aurait pu mal se finir.
Ostracisation et déchéance identitaireA noël 2024, jâapprends que ma grand-mère est décédée⦠il y a deux mois de cela. Personne de ma famille ne mâen a rien dit. Je nâai pas été conviée aux obsèques. Jâai été comme déchirée. Je ne pensais pas que cela irait aussi loin.
Cette entreprise de mise à lâécart ne sâest pas arrêtée au cercle parental. Elle sâest progressivement étendue à la famille élargie, produisant un climat de gêne, de silence et de refus de contact, comme si un récit préalable sâétait imposé en amont de toute rencontre. Certaines tentatives de reprise de lien ont abouti à des échanges extrêmement malaisants, laissant entendre que des propos très négatifs circulaient sur moi, sans que personne ne puisse ou ne veuille me dire précisément lesquels.
Jâai également constaté un phénomène particulièrement révélateur : le retrait progressif de la reconnaissance de mon identité. Des membres de ma famille, dont X, qui respectaient jusque-là mon genre et mon prénom se sont mis à me mégenrer, à utiliser mon deadname, parfois même publiquement. Comme si cette reconnaissance nâétait pas un droit, mais une faveur révocable. Ce retour en arrière fonctionne comme une sanction symbolique : retirer à une personne son nom et son genre, câest la ramener à un statut dâerreur, dâobjet, ou de symptôme.
Ce mécanisme me rappelle de nombreux travaux, notamment de Beaubatie, sur la question du transfuge. En tant que personne trans, je suis perçue comme ayant quitté un camp, une classe sociale, rompu une assignation, trahi un ordre implicite. Et comme toute transfuge, je deviens suspecte. Ma parole est disqualifiée, mon récit relu à travers le prisme du mensonge ou de la manipulation, mon identité redéfinie par dâautres. Dans ce cadre, le mégenrage et lâusage du deadname ne sont pas des maladresses : ce sont comme des rappels à lâordre. Des manières de dire « tu nâes ce que tu prétends être que tant que nous lâacceptons ».
Cette précarité de la reconnaissance mâévoque fortement la logique de la déchéance de nationalité. Ce nâest pas une comparaison que je suis en train de faire, mais davantage une analogie. Certaines personnes vivent sous la menace permanente de se voir retirer une appartenance pourtant reconnue, là où dâautres nâont jamais à sâen soucier (les personnes cis). Ãtre trans, câest souvent vivre sous une forme de déchéance de genre latente : le genre nâest pas un droit inaliénable, mais une autorisation conditionnelle, révocable en cas de conflit. Le simple fait que ce retrait soit possible suffit à discipliner, à isoler, à faire taire.
Je crois que cette dynamique est renforcée par un imaginaire transmisogyne profondément ancré dans la société. Les femmes trans ne sont pas seulement perçues comme des personnes ayant « changé » de genre ; elles sont fréquemment construites comme des figures fausses, artificielles, irrationnelles, voire dangereuses. Leur parole est plus facilement pathologisée, assimilée au délire, à la confusion mentale ou à la malveillance. Dans ce contexte, il devient socialement acceptable et même rassurant pour certains de ressortir de vieux récits psychiatriques, de réactiver des diagnostics erronés, de parler dâ« inquiétude » ou de « maladie » pour disqualifier ce qui dérange.
La femme trans qui témoigne dâune violence nâest alors plus perçue comme une victime crédible, mais comme une menace potentielle. Ce renversement permet de justifier lâostracisation, le silence, lâexclusion, au nom de la protection des autres. Il sâinscrit pleinement dans les logiques de DARVO observées dans les contextes de violences intrafamiliales : quand la parole ne peut être niée frontalement, on sâattaque au statut même de celle qui parle, à son identité, à sa santé mentale supposée. Il ne sâagit plus seulement de ne pas croire, mais dâempêcher toute possibilité dâêtre crue.
Jâignore à quel point ma transidentité a été retournée contre moi dans ma famille. Je ne peux que constater que quelque chose sur ce point à aussi changé, et je ne peux mâempêcher dây voir lâun des ressorts de ma psychiatrisation.
Lors de mon dernier échange mail avec X, le seul depuis que ma famille mâa éjecté, il me disait notamment : « [â¦] tu t’es permis de mettre tout le monde en pâture. Diviser, détruire des relations, des parents, potentiellement des enfants ? de cette manière : c’est inacceptable. », « Ce que tu racontes, si ce n’est pas de la folie, c’est de la malveillance »,
Jâétais devenue un danger, pour tout le monde, dont les enfants (difficile pour moi de ne pas faire de lien avec de la transphobie), et si je ne suis pas « folle », câest que je suis « malveillante ». Câest soit lâun, soit lâautre, peut être les deux à fois. Ma parole est définitivement invalidée.
Survivre au DarvoTémoigner de ces mécanismes nâest pas un acte anodin. Cela expose, fragilise, peut coûter des relations, des appuis. Mais le silence coûte aussi. Il coûte en santé mentale, en isolement, en perte de repères, en doute de soi. Ce doute de soi est lâun des poisons les plus mortifères du Darvo, car cela détruit notre estime personnelle, jusquâà un effondrement identitaire où on se met soi-même à douter de ses propres souvenirs. Même les preuves tangibles (anciens écrits, photos, témoignages dâautres membres de la famille qui confirment mes dires) deviennent quasi inopérantes.
La violence de lâexclusion mène parfois à être tentée de sâauto-saborder, de se nier, dâaccepter le narratif mensonger de ses proches, dans lâespoir dâêtre à nouveau accepter. Car j’ai tenté, malgré tout ce qu’ils disaient, pensaient, de garder un lien. Ce sont mes parents, psychologiquement je ne pouvais pas supporter ce ghosting, ce rejet complet, touchant aussi ma propre fille qui, la pauvre, n’avait rien à voir avec tout ça, et ne comprenait pas pourquoi ses grands-parents du jour au lendemain ne voulaient plus lui parler.
Longtemps, jâai cru que ce qui mâarrivait relevait dâun échec personnel : une incapacité à « faire lien avec ma famille », à utiliser les mots quand je témoigne, à apaiser, à réparer. Je me vivais comme principale responsable de toutes ces conséquences, charge à moi de les assumer ou de trouver des solutions. Jâai compris progressivement que cette lecture faisait partie du problème. Quand une parole dérange un ordre établi, ce nâest pas la parole qui est jugée, mais celle qui la porte. Cette surcharge de responsabilité, et de culpabilité, est un effet du Darvo. Cette autodisqualification que jâai pu porter, aussi.
Nommer le DARVO, lâostracisation, la déchéance symbolique, la transmisogynie, ce nâest pas accuser indistinctement. Câest refuser que ces violences restent sans mots. Câest placer des balises dans le brouillard. Câest refuser que le doute, la peur et la culpabilité continuent de se loger uniquement du côté de celles et ceux qui parlent.
Dans son article, Viciss vous parlera bien mieux que moi du Darvo et vous présentera des possibilités pour sâen sortir. Je ne peux que vous inviter à le lire.
Ce Darvo nâest pas le mien, câest une dynamique courante, tristement banale, que bien des personnes concernées par des VSS subissent. Ces Darvo vise le maintien du statu quo, de lâordre établi, du contrôle sur celles et ceux qui brisent un déni.
Ma famille mâa niée, pas juste ma parole, mais mon identité, mon vécu, ainsi que ma fille. Elle mâa psychiatrisée, a fait de moi une menace, une maladie à enrayer, à confiner socialement ainsi que toute personne me soutenant.
En écrivant ce témoignage, il y a bien une visée réparatrice personnelle, écrire cela me permet de redevenir un sujet parlant, pensant, légitime, précisément ce quâon a tenté de me retirer. Cela me permet aussi, je crois, de diminuer ma honte.
Et si ce texte peut aider ne serait-ce quâune personne à reconnaître ce quâelle vit, à comprendre quâelle nâest ni « folle », ni seule, ni coupable, alors il aura rempli sa fonction première.
Prenez soin de vous,
Chayka
February 4, 2026
Darvo : une manipulation mentale cauchemardesque
Excellente nouvelle pour les personnes honnêtes : connaître la méthode de manipulation quâest le DARVO peut vous éviter dâêtre instrumentalisé par des agresseurs, que vous soyez témoin, spectateurice, ou tiers impliqué (professionnels de la justice, du social, du soin, etc.).
En tant que cible/victime, ou simplement personne qui se sent écrasée par la culpabilité sans comprendre pourquoi, connaître le DARVO peut déclencher une prise de conscience, vous aider à fuir un agresseur, un groupe, voire une institution manipulatrice, et peut-être vous permettre dâamorcer un long chemin de réparation des dommages subis.
Si vous êtes un agresseur, groupe ou institution participant à la défense, au maintien dâagresseurs et à lâhumiliation des victimes, voir que le DARVO est compris pourrait peut-être vous faire commencer à réfléchir sur le bienfait quâil y aurait, ne serait-ce que pour votre intérêt, à développer de meilleures stratégies dans vos relations, communications, choix sociaux et politiques. Vous pourriez avoir autant de paix voire de bonheur que ces autres qui nâont pas besoin de DARVO, ni même dâagresser autrui pour atteindre vos buts.
Le Darvo est un cauchemar, comprendre ses mécanismes peut permettre dâen sortir, de repérer sâil redémarre ailleurs, quâon soit cible, tiers, groupe ou institution tenue de respecter en principe les droits humains, voire les défendre quand il sâagit dâinstitution liée à la justice. Le Darvo concerne tout autant les affaires interpersonnelles (entre personnes) que de lourdes affaires politiques et structurelles.
Ainsi connaître le DARVO permet aussi de ne pas se faire instrumentaliser politiquement comme un pion pour des intérêts qui vous desservent, ne vous apportent quâun espoir de supériorité ou de « moins » dâinfériorité dans une hiérarchie sociale que vous valorisez. Câest évidemment une arnaque : vous ne gagnerez jamais rien à prendre le parti dâagresseurs qui ne penseront quâà leur intérêt, et se moquent bien des pions alliés quâils respectent autant que leur papier toilette.
Le Darvo est sans doute lâune des techniques de manipulation les plus insalubres quâil mâa été donné de parler, lâune des plus cauchemardesques dans ses conséquences, mais aussi lâune qui perd son aura dès lors quâon la connaît. Ainsi, je ne parlerais pas de choses à trigger warning dans le but de rendre cela au plus accessible, je me centrerai sur les mécanismes eux-mêmes.
Comprendre ce quâest le DARVO La violence, les faits et les étiquettesTout commence avec une violence qui advient, qui pourrait être dâordre physique, psychologique, structurelle, parfois tout à la fois ou en partie. Même si on a lâimpression de savoir ce quâest la violence, parfois on peut avoir des doutes ou encore être en désaccord sur ce quâest la violence ou non, ainsi pour cet article jâentends la violence selon cette définition :
Violence : utilisation intentionnelle de la force, de la menace risquant dâentraîner des dommages, des traumas, des problèmes de développement voire un décès ; est violent ce qui atteint un humain dans son intégrité physique, morale, psychologique et sa dignité, la dignité étant définie et caractérisé par les droits de lâhomme. La négligence est aussi une violence, car les personnes ont le devoir de faire des actions pour les autres, dâêtre responsable dâautrui dans bon nombre de rôle (parent, employeur, autorités ou personnes ayant des pouvoirs, etc.). La violence est descriptible par des actes et faits dans une situation et non des étiquettes, qualificatifs attribuée à des individus.1Et si cela nâest pas clair, voici une liste des violences physiques, psychologique et structurelles notamment punies par la loi :
Cliquez ici pour voir la liste des violences
Empêcher les personnes dâêtre libres et égales en dignité et en droit, partir du principe que les individus ne sont pas doués de conscience et de raison et inciter les individus à agir les uns contre les autres sans aucun esprit de fraternité.2Insulter dans lâintention de blesser ou offenser3ne laisser que certains individus avoir des droits humains et pas dâautres, selon des caractéristiques quâils portent tels que lâorigine ethnique, la nationalité, le genre, lâorientation sexuelle, les opinions, lâorigine sociale ou toute autre situation. 4Inciter à la haine (notamment raciale), à la violence ou à la discrimination ; faire lâapologie du terrorisme5estimer que certains nâont pas le droit à la vie, la liberté à leur sûreté (ou pas autant que nous ou notre groupe). Donc quâon peut légitimement leur faire vivre dans des situations réellement mortelles et dangereuses6 (et cela comporte le fait dâêtre négligent à leur égard si on est responsable dâeux légalement, comme le sont les parents envers leurs enfants, les employeurs à lâégard de leurs employés, etc.)Maltraiter les enfants (négliger leurs vrais besoins vitaux, les forcer à consommer des substances, opérer du proxénétisme sur eux, etc.)Tuer autrui de façon volontairePorter de vrais coups et blessures7Violer ou agresser sexuellement les personnes8Permettre dâorganiser et de pratiquer lâesclavage et la servitude de vraies personnes.9Permettre dâorganiser et de pratiquer la torture, les peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants sur de vraies personnes.10Harceler moralement, sexuellement ou par des moyens de communication tels que le téléphone ou via cyberharcèlement11Refuser la personnalité juridique de certains, câest-à -dire priver certains de droits ou dâaccès aux droits ou exempter dâautres de devoirs12 ; empêcher certains dâêtre protégés par la loi13Inciter à faire arrêter, détenir ou exiler arbitrairement une personne14.Sâimmiscer dans la vie privée de la personne, sa famille, son domicile et ses communications, sâattaquer à son honneur et sa réputation et empêcher la protection par la loi à ce sujet15.Empêcher le droit à circuler librement et résider dans un Etat, empêcher de quitter un pays ou dây revenir, refuser le droit dâasile, empêcher dâobtenir une nationalité ou dâen changer16.Empêcher le mariage (ou concubinage) des personnes sous des prétextes de nationalité, de religion ou autre ; forcer à des mariages où lâune des parties nây consent pas17Empêcher les personnes dâavoir une propriété pour sây loger/vivre ou priver arbitrairement dâune propriété18.Imposer aux personnes une pensée, une religion ou interdire aux personnes de pratiquer une religion ou une pensée19 ; menacer et inquiéter les personnes selon les idées quâils expriment20Interdire que des personnes sâassocient pacifiquement. Forcer à être dans une association21.Interdire la participation de certains à la politique, les fonctions publiques, les affaires publiques de leur vrai pays. 22Supprimer (à certains ou à tous) lâaccès à la sécurité sociale23Interdire (à certains ou à tous) lâaccès au travail, imposer un travail, soumettre à des conditions inéquitables et insatisfaisantes de travail24Interdire (à certains ou à tous) le repos25Saper le niveau de vie (de certains ou tous), de sorte quâils ne puissent pas assurer lâalimentation, lâhabillement, le logement, les soins médicaux. 26Empêcher (certains ou tous) dâaccéder au droit à lâéducation27Empêcher (certains ou tous) de participer à la culture, lâart, de bénéficier de la science et des bienfaits en résultant.28.à noter que cette liste peut faire politiquement débat, notamment parce que les droits humains peuvent être rejetés par certains mouvements dâextrême droite qui estiment que seul leur groupe dâappartenance 29devrait avoir des droits sur « leur » territoire, voire partout, alors que les autres groupes devraient en avoir moins, voire pas du tout (par exemple, volonté dâexterminer des groupes de personnes).
La liste des violences condamnées par la loi est très descriptive : ce sont des faits décrits. Décrire un fait, câest dire ce quâil se passe dans une situation et ce qui la compose (lieu, personne présentes, objets, météo, comportement, tout est possible), le déroulement des actions, les effets des actions. Par exemple, si je dis « le vendeur était vraiment un sale type, ce magasin est horrible » ce nâest pas un descriptif des faits, ni des comportements factuels, on ne peut savoir ce qui sâest passé, il pourrait sâêtre passé quelque chose de très grave comme pas du tout. Cette phrase décrit en réalité le jugement négatif que je porte à ce vendeur et son magasin, en employant des étiquettes. Comme je communique à quelquâun ce jugement, si mon interlocuteur croit en mon jugement automatiquement (car nous sommes amis depuis longtemps, ou encore parce que jâai de lâinfluence sur lui en raison du statut quâil me prête) alors la réputation autour de ce magasin prend un coup, perd peut-être un client si le jugement a eu de lâinfluence.
Mais si je raconte à la place « hier après-midi dans la ville de X dans le magasin de bricolage Y, je suis allée acheter des outils, jâai demandé Z au vendeur A, il a alors éclaté de rire, mâa dit âmais enfin ce nâest pas pour vous ce genre de chose difficile !â en prenant un ton que jâai senti infériorisant, méprisant et condescendant, je me suis senti humilié », là , je décris des faits. Ce nâest pas un jugement, puisque même lorsquâon décrit le ton infériorisant, on dit comment on lâa senti sur nous. Ceci étant dit, même si on nâavait pas décrit lâeffet que nous a fait cette phrase, un interlocuteur qui utilise son empathie peut, en principe, sentir comment la situation a pu être humiliante. Mais des personnes peuvent refuser de se mettre à notre place quand bien même elles sont capables dâempathie, parce quâelles peuvent consciemment ou inconsciemment estimer que nous avons moins de droits quâelles, donc que la liste des violences vues précédemment ne nous concerne pas, parce que nous sommes dâune couleur, dâun genre, dâune orientation sexuelle différentes. Comme certains estiment que seul le groupe dâappartenance a des droits, alors que les violences commises à lâégard dâun autre groupe nâen sont pas selon eux. Selon eux ce nâest même pas de la violence, puisquâils nâont pas le droit dâêtre aussi dignement respectés, voire même quâil est de leur bon droit dâêtre violent à leur égard. Ãtre violent est donc pour eux un droit quâils sâaccordent en raison de leur place hiérarchique.
En général, dans la vie courante, quand on se raconte nos vies, il y a à la fois des faits et des jugements : cela nous permet de prendre des décisions collectivement (ne plus aller dans ce magasin, éviter ce vendeur-là , peut-être communiquer à la direction les soucis, en parler sur les réseaux sociaux). Cela permet de sâépargner ensemble des problèmes, ce qui peut avoir pour bénéfice de se souder en tant que groupe, ou solidifier nos identités sociales.
Et parfois aussi, on se passe de faits concrets pour prendre des décisions, sans même se rendre compte quâon se passe de faits, quâon agit juste sous influence de jugements et de réputations dont les faits ne nous sont pas connus.
Par exemple, on peut avoir entendu que telle streameuse est une personne ennuyeuse et pénible, voire mauvaise, et donc à lâouverture de Twitch on veillera à ne pas ouvrir sa chaîne, ou éviter de la côtoyer si on est du milieu.
On trouve des témoignages similaires à cet exemple, et lâorigine de ces réputations est lié à un harcèlement massif violent :
On part du principe que des jugements attrapés par influence sont la suite « logique » de faits, on fait confiance à ces réputations même si on nâa aucune autre information de cet ami qui nous aurait dit que ce magasin était nul, sans nous informer du pourquoi.
Nos vies sont très remplies, notre attention est limitée, alors on fait au plus simple pour orienter nos décisions. Il nây a pas de mal en soi à être influencé, quand la personne qui influence est honnête, quâelle nâhésite pas à donner et renseigner les faits si on demande, il peut être tout à fait sain de lui faire confiance. On peut dâautant plus faire confiance si lâinfluence en question nâest pas une influence qui nous encouragerait à faire des actes qui engagent notre responsabilité du genre « ce vendeur est un sale type, utilise ce bidon dâessence pour brûler son magasin ». Là , il y a bien à se rappeler que vos actes vous appartiennent en toute circonstance, ce que vous faites de vos doigts, que ce soit pour brûler un magasin ou incendier dâinsultes une personne sur le Net, ce sont vos actes à vous, et dans les deux cas, ce sont des violences répréhensibles par la loi actuelle, quelles que soit les influences interpersonnelles ou structurelles qui ont pu vous pousser à lâacte, même si un juge ou des formes de justice peuvent y mettre des circonstances atténuantes allégeant la peine, lâacte lui-même reste interdit dans les règles actuelles.
Parfois, il arrive quâon entende des faits précis, par exemple « untel a violé x, y et z à telle date, dans tel contexte », parfois même sourcés dâinvestigations très sérieuses de plusieurs groupes tout aussi sérieux, mais on estime que ce sont des mensonges ou des jugements faux. Dans lâarticle, on verra que des agressions peuvent même être filmées, passées en direct sans montage, et pourtant lâagression reste niée comme agression, quand bien même chacun peut prendre connaissance de lâintégralité des faits sans aucune pression, avec tout le temps souhaité.
Ce phénomène peut correspondre au fait quâon donne plus de droits (y compris celui de violenter) à certains et à dâautres moins : peut-être quâon sâidentifie à lui (même groupe), peut-être quâon lâestime supérieur (soumission à lâautorité), peut être que câest sa cible quâon estime indigne de droits humains (par sexisme, racisme, etc.). Autrement dit, cette vision se passe de faits et sâappuie davantage sur des étiquettes « bon »/« mauvais » accolées par le passe-droit de certains statuts, certains critères arbitraires du genre, etc. Mais cela peut aller encore plus loin.
Il est même possible quâon sâassocie ou sâidentifie tellement à lâagresseur quâon parte en croisade pour lui, pour restaurer sa réputation, son honneur, par exemple en traquant à quel point lâaccusé est la véritable « mauvaise » personne dont lâagresseur serait en réalité victime, et on criera sur tous les toits cette « vérité ». Nous commençons là à entrer dans le monde du DARVO.
La mécanique du darvo
Issue de : The DARVO Playbook: How Abusers Deny, Attack, and Flip the Script et The DARVO playbook: How abusers flip the script : r/GaslightingCheck
Le DARVO est lâacronyme de Deny (dénier), Attack (attaquer), Reverse (inverser), Victims et offender (victime et offenseur).Autrement dit, on nie, on rejette le fait de violence comme étant une violence (« non le vendeur nâa pas été humiliant »), puis on attaque la cible qui le rapporte (« ce client est vraiment trop sensible »), et on inverse les rôles (« le vendeur doit souffrir terriblement de cette accusation mensongère »). Là , mon exemple montre le DARVO endossé par un spectateur, mais dans les recherches, les chercheurs se sont concentrés sur les cibles et leurs agresseurs.
La mécanique darvo sâenclenche dès lors quâune cible sâexprime sur le comportement préjudiciable de lâagresseur, lâagresseur nie le préjudice, puis met la culpabilité sur la cible30 :
DénierAttaquerInverserJe ne me souviens pas du tout que cela se soit produit.Jâétais juste stressé(e).
Ce nâétait pas aussi grave que tu le dis.
Ãa ne vaut pas la peine dâen parler. Ce que tu dis nâétait pas de ma faute.
Ãa aurait pu être bien pire
Il ne sâest rien passé de grave
Je ne sais pas de quoi tu parles.
Tu exagères.
Rien de mal sâest jamais produit.
Je ne suis pas responsable de ce qui sâest passé.
Je nâai rien fait de mal.
Jâétais juste ivre.
Je ne ferais jamais une chose pareille.
Ce nâétait pas si grave.
Câétait juste un malentendu.
Tu exagères.
Tu te souviens mal des faits.Personne ne te croirait si tu disais quoi que ce soit à ce sujet.
Tu te plains juste.
Tu regrettes ce que tu as fait et maintenant tu me blâmes.
Tu essaies juste de me faire passer pour un(e) méchant(e).
Tu essaies juste de me manipuler.
Tu imagines des choses.
Tu es juste trop sensible.
Tu es fou/folle.
Tu délires.
Tu es trop sensible.
Pourquoi devrais-je croire un mot de ce que tu dis ? Tu inventes tout pour attirer lâattention.
Tu as toujours été un(e) raté(e).
Tout le monde sait que tu es dysfonctionnel de toute façon.
Tu es un menteur.
Si tu nâavais pas agi comme ça, ça ne serait jamais arrivé.
Tu as besoin dâaide.
Ce qui sâest passé est de ta faute.Câest moi qui ai le plus souffert.
Tu mâas vraiment blessé(e) avec tes actions.
Tu devrais tâexcuser auprès de moi.
Même si tu mâas fait ça, je vais quand même essayer dâêtre gentil (le) avec toi.
Jâessaie encore de te pardonner ce qui sâest passé.
Câest toi qui mâas provoqué.
Tu mâintimides. Pourquoi me punis-tu ?
Tu nâes pas juste envers moi.
Câest moi la vraie victime.
Tu mâas traité plus mal que je ne tâai jamais traité.
Tu mâas poussé à bout.
Tout le monde va penser que je suis une personne horrible à cause de tes mensonges.
Tu mâhumilies.
Tu mâas blessé en mâaccusant de ça.
Pourquoi tu mâattaques ? Jâai toujours été gentil avec toi,
pourquoi tu me traites comme ça ? Je nâarrive pas à croire que tu essaies de me faire porter le chapeau.
Ce tableau est une partie de lâéchelle de mesure du DARVO, et cela peut être à mon sens un véritable bingo de la communication des agresseurs qui veulent continuer à lâêtre sans être inquiétés le moins du monde. Ãvidemment, les phrases peuvent être légèrement différentes selon le contexte, les styles de la personne.
Dans ce documentaire ci-dessus, on peut voir par exemple des agressions sexuelles sâétant déroulées en direct à la télévision : les faits sont donc totalement visibles, et pourtant certains agresseurs ont dénié les actes prétextant que câétait de lâhumour (donc que ce ne serait pas grave puisque câest juste pour rire).
Attention, le déni nâest pas à lui seul une preuve de culpabilité. Il est évident quâun innocent va nier dénier les fausses accusations à son égard. Mais Freyd (1997) explique que la différence est que le déni de lâagresseur est rapidement beaucoup plus violent, suivi dâune forte attaque :
« les agresseurs, menacent, intimident et font vivre un véritable cauchemar à quiconque les tient pour responsables ou leur demande de changer leur comportement abusif. Cette attaque, destinée à intimider et à terroriser, comprend généralement des menaces de poursuites judiciaires, des attaques ouvertes et cachées sur la crédibilité du lanceur dâalerte, etc. Lâattaque prend souvent la forme de ridiculiser la personne qui tente de demander des comptes à lâagresseur. Elle se concentre également probablement sur des attaques ad hominem [retourner contre lâadversaire, en vue de le confondre, ses propres actes et ses propres paroles âcâest toi qui mâas attaqué avec x ou yâ] ou ad feminam [attaques basées sur des préjugés envers les femmes âtu es trop sensibleâ] plutôt que sur des questions intellectuelles ou factuelles. »
Ainsi vous voyez pourquoi jâai insisté dans les paragraphes précédents pour décrire ce quâétait un fait et les différencier des étiquettes : dans le Darvo, si la cible a des faits descriptifs des comportements préjudiciables à son égard, ce nâest pas le cas de lâagresseur qui sâest contenté dâêtre préjudiciable à lâégard de la cible. Il peut nâavoir aucun élément logique, dans le contexte, qui puisse convaincre quiconque que câest lui la victime. Il va donc sâappuyer sur des étiquettes pour dénigrer sa cible de « fou/folle », chercher à en créer, trouver des méfaits lointains, hors contexte, voire carrément faux. Lâidée générale est de faire passer sa victime ou les défenseurs de la victime pour de méchantes personnes qui lâont attaqué. Câest très visible dans le tableau.
Quand lâaffaire est publique, ils peuvent aussi inventer ou trafiquer des faits pour soutenir ce narratif dâêtre la vraie victime. Ils peuvent aussi détourner lâattention en parlant dâune autre souffrance : dans le documentaire précédent, on voit par exemple lâanimateur de TMPP ayant commis une agression sexuelle en direct tenter dâattirer lâempathie des spectateurs, pleurant sur le fait que les accusations le touchent. Et cela, sous les yeux de sa victime qui avait été littéralement piégée à revenir sur le plateau, croyant que son agression serait compensée par lâoffre dâun poste.
Dans sa première étape de déni, le Darvo peut être considéré comme du Gaslight : câest-à -dire que ce quâa vécu la cible nâest pas cru, lâagresseur ayant travaillé rapidement à mettre du doute dans sa perception de la réalité.
Le gaslight en général ; source What gaslighting looks like : r/GaslightingCheck
Exemple de gaslight au travail ; source : Gaslighting at work: how to spot sabotage & protect yourself : r/GaslightingCheckEnsuite, la phase dâattaque peut être considérée comme une seconde agression, puisque la cible peut être humiliée à nouveau, et subir la nouvelle violence dâêtre en plus considérée comme coupable.
Conséquences sur les ciblesDans les études, on voit que les cibles dâagression ayant en plus subi du Darvo ont davantage de traumatismes, de dépression, un sentiment de culpabilité, de honte, une basse estime dâelle même31De plus, comme les agresseurs arrivent avec le Darvo à faire douter de la réalité des faits, les cibles se sentent coupables des actes quâelles ont subis et elles se taisent32 sur les méfaits subis. Câest une des raisons pour lesquelles certaines cibles ne portent pas plainte immédiatement ou nâen parlent que beaucoup plus tard : les agresseurs, en plus dâêtre violents, travaillent ardemment à manipuler la cible pour quâelle se sente coupable de tout, que leur sens de ce qui est réel ou non soit complètement mis sens dessus dessous. Ainsi ils continuent leurs comportements sans avoir à sâinquiéter de la justice ou des conséquences sociales. Ceci étant dit, dâautres facteurs peuvent expliquer ces délais : les enquêtes et les procédures judiciaires peuvent prendre du temps, donc en tant que spectateur, nous pouvons nâêtre au courant que très tard des méfaits. Si les violences se sont déroulées dans lâenfance, par des proches ou des parents, les souvenirs peuvent être rendus difficiles dâaccès à cause des mécanismes de survie mis en place par le cerveau, capable dâisoler les mémoires de façon extrême33. Pour survivre, le cerveau de lâenfant nâa que pour solution dâenterrer très loin le souvenir de violence. Et il ne déterrera pas le souvenir facilement tant celui-ci est considéré comme de la dynamite pouvant faire exploser la structure de survie. Freyd explique que les gens croient à tort que ce mécanisme est une faiblesse ou que câest pathologique. Or, au contraire, câest une dynamique puissante qui permet la survie. Dans cette situation, sâil y a problème, câest dans lâacte de violence commise par les agresseurs ou par les spectateurs les défendant, aidant les agresseurs. Ce nâest jamais la cible dâune agression la responsable de lâagression, mais bien celui qui agresse.Dans une étude de 89 étudiantes ayant subi un viol, la moitié des violeurs avaient utilisés la méthode du Darvo.34Le Darvo est lié à la perpétuation du harcèlement sexuel et au mythe du viol (= croyances qui nient, minimisent ou justifient les violences sexuelles)35Subir du Darvo est lié à des symptômes de traumatismes chez les cibles36Il y a un lien entre les poursuites en diffamation et le Darvo37Le Darvo nâest pas que le fait dâun agresseur isolé, mais peut être employé par toute une institution : dans une étude sur les survivants dâabus sexuels par le clergé, il a été constaté que le Darvo est utilisé tant par les auteurs que par lâinstitution religieuse, ce qui aggrave les symptômes des cibles (PTSD, dépression)38 ; lâinstitution judiciaire peut utiliser des mécaniques du Darvo.Et enfin, ça peut être une technique politique, à échelle nationale, prisé des autoritaires pour se permettre de continuer à être violent en multipliant les soutiens à lâégard de cette violence39La prochaine fois, on verra comment ne plus se faire instrumentaliser par le Darvo !Notes de bas de page Cliquez pour dérouler et consulter toutes les notes de bas de page et la biblio
1Sur la base de la définition de lâOMS et celle de Semelin et Mellon (1994)
2Article 1er : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
3 https://www.justice.fr/fiche/injure
4Article 2 : 1. Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, dâopinion politique ou de toute autre opinion, dâorigine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. ; 2. De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté.
5 https://www.justice.fr/fiche/incitation-haine-violence-discrimination
6Article 3 : Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.
7 https://www.justice.fr/fiche/coups-blessures
8 https://www.justice.fr/fiche/viol-commis-personne-majeure
9Article 4 : Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; lâesclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.
10Article 5 : Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
11 https://www.justice.fr/fiche/harcelement
12Article 6 : Chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique. Article 11 : 1. Toute personne accusée dâun acte délictueux est présumée innocente jusquâà ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours dâun procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées. 2. Nul ne sera condamné pour des actions ou omissions qui, au moment où elles ont été commises, ne constituaient pas un acte délictueux dâaprès le droit national ou international. De même, il ne sera infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où lâacte délictueux a été commis. Article 7 : Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination. ; Article 8
Toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la constitution ou par la loi. ; Article 10 : Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle.
14Article 9 : Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé
15Article 12 : Nul ne sera lâobjet dâimmixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni dâatteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.
16Article 13 : 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à lâintérieur dâun Ãtat.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.
Article 14 : 1. Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de lâasile en dâautres pays.
2. Ce droit ne peut être invoqué dans le cas de poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies.
Article 15 : 1. Tout individu a droit à une nationalité.
2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité.
17Article 16 : 1. à partir de lââge nubile, lâhomme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution.
2. Le mariage ne peut être conclu quâavec le libre et plein consentement des futurs époux.
3. La famille est lâélément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de lâÃtat.
18Article 17 : 1. Toute personne, aussi bien seule quâen collectivité, a droit à la propriété.
2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété.
19Article 18 : Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public quâen privé, par lâenseignement, les pratiques, le culte et lâaccomplissement des rites.
20Article 19 : Tout individu a droit à la liberté dâopinion et dâexpression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen dâexpression que ce soit.
21Article 20 : 1. Toute personne a droit à la liberté de réunion et dâassociation pacifiques. 2. Nul ne peut être obligé de faire partie dâune association.
22Article 21 : 1. Toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par lâintermédiaire de représentants librement choisis.
2. Toute personne a droit à accéder, dans des conditions dâégalité, aux fonctions publiques de son pays.
3. La volonté du peuple est le fondement de lâautorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit sâexprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote.
23Article 22 : Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à lâeffort national et à la coopération internationale, compte tenu de lâorganisation et des ressources de chaque pays.
24Article 23 : 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.
2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.
3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi quâà sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, sâil y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.
4. Toute personne a le droit de fonder avec dâautres des syndicats et de sâaffilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts.
25Article 24 : Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques.
26Article 25 : 1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour lâalimentation, lâhabillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, dâinvalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
2. La maternité et lâenfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, quâils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.
27Article 26 : 1. Toute personne a droit à lâéducation. Lâéducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne lâenseignement élémentaire et fondamental. Lâenseignement élémentaire est obligatoire. Lâenseignement technique et professionnel doit être généralisé ; lâaccès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite.
2. Lâéducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de lâhomme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et lâamitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.
3. Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre dâéducation à donner à leurs enfants.
28Article 27 : 1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.
2. Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est lâauteur.
29Lié au genre, à la couleur de peau, à lâorientation sexuelle, au parti politique.
30Issue de https://dynamic.uoregon.edu/jjf/DARVO.measures/DARVO-LF.pdf
31 https://dynamic.uoregon.edu/jjf/articles/dhf2025.pdf
32 https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/10926771.2017.1320777
33Par exemple le trouble dissociatif de lâidentité (TDI), voir par exemple TDI : survivre aux violences dans lâenfance 1/6, avec Maïlé Onfray â SHOCKING #26
34DARVO â Jennifer Joy Freyd, PhD. Rosenthal & Freyd (2022) From DARVO to Distress: College Womenâs Contact with Their Perpetrators after Sexual Assault (JAMTA)
35lHarsey, S., Adams-Clark, A.A. & Freyd, J. J. (2024 ) https://dynamic.uoregon.edu/jjf/artic... ;
36 https://dynamic.uoregon.edu/jjf/articles/dhf2025.pdf
37 https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15299732.2022.2111510
38 Impact of institutional betrayal and DARVO on the mental health of survivors of clergy-perpetrated sexual abuse https://openresearch.okstate.edu/server/api/core/bitstreams/4bceebcb-6a83-47f0-8e19-fdcbb05a6c75/content
39 https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/10852352.2024.2398898
November 12, 2025
Lâhomme nâest pas un loup pour lâhomme ou « la banalité du bien »
Notre deuxième épisode du Vortex est en ligne!
Nous allons y parler de nature humaine, dâégoïsme, dâaltruisme, de vision du monde, dâattitudes idéologiques, dâempathie. Vaste programme !
Comme pour le pilote, câest un épisode choral (= tout le monde est là !). Jâai pris un immense plaisir à écrire la partie fiction, à essayer de la rendre organique avec la vulgarisation. Vu notre thématique, il me paraissait essentiel que chacun puisse intervenir et agir de concert, comme un contre-pied à ces visions individualisantes misant sur le seul intérêt de chacun.
Concernant la vulgarisation, nous lâavons écrite à deux, Viciss et moi. Vous y reconnaitrez sans doute les thématiques de cÅur : lâaltruisme, la solidarité, notre capacité à nous sentir concerné au-delà de nous-mêmes, soit la « banalité du bien ».
Jâai également participé à la post-production de lâépisode, notamment les séquences en motion design dans lesquels je me suis parfois un peu lâché en plaçant quelques easter eggs. Les trouverez-vous ? Dites-nous en commentaire sur YouTube.
Cet épisode est hybride, entre psycho et philo, où se pose la question suivante : sommes-nous naturellement bon et altruiste, ou fondamentalement malveillant et égoïste ?
Derrière cette interrogation se niche deux grandes visions divergentes du monde et des humains, qui ne sont pas juste de simples croyances, mais un certain mode qui influence en partie nos raisonnements, attitudes et comportements, jusquâà nos affinités idéologiques.
Pour le dire vite : « dis-moi comment tu vois lâhumain, je te dirais comment tu risques de te comporter vis-à -vis des autres et pour qui tu risques de voter ! »
Dans lâarticle qui suit, je vous propose dâaller plus loin : quelques définitions clés, des prolongements, et des liens vers dâautres vidéos / articles pour explorer ces notions dâaltruisme, dâidéologie, de coopération ou de méfiance.
Mais avant toute chose, puisque nous allons parler de gauche et de droite dâun de point de vue psychologique, il est important de rappeler ce qui est entendu par là .
Quâest-ce que la gauche et la droite du point de vue de la psychologie politique ?Les psychologues sociaux partent dâun constat simple : nos croyances, quâelles soient objectives ou non, ne tombent pas du ciel. Elles répondent à des besoins psychologiques profonds.
Parmi eux :
un besoin épistémique, câest-à -dire la recherche de certitude et de cohérence ;un besoin existentiel, lié à la sécurité et à la stabilité ;et un besoin relationnel, qui concerne notre appartenance et notre identification sociale.Ces besoins, façonnés par notre histoire personnelle, notre éducation, notre environnement social ou les événements du moment, orientent la manière dont nous voyons le monde et les idéologies auxquelles nous sommes sensibles.
Autrement dit, nous sommes plus attirés par les visions du monde qui résonnent avec nos motivations internes.
En psychologie politique, cela sâappelle une approche fonctionnelle : nos attitudes et nos idées ont une fonction, elles répondent à des besoins, des objectifs, et sâaccordent avec le « menu idéologique » (contextuel) auquel nous avons accès.
Attention cependant à une confusion fréquente : une orientation idéologique (gauche/droite) nâest pas la même chose quâune intensité partisane (le degré dâattachement à un parti).
On peut avoir une forte intensité partisane avec une orientation idéologique incohérente, dâoù certains discours contradictoires (par exemple se dire de gauche et soutenir une approche sécuritaire des problèmes de société).
Et inversement, on peut avoir une orientation idéologique claire, sans se reconnaître dans aucun parti.
Et câest bien dâorientation idéologique que nous parlerons ici quand nous évoquerons la gauche ou la droite.
Selon John Jost (2021), Il nâexiste pas à proprement parler une simple dimension gauche/droite, mais au moins deux grandes dimensions (dites dimensions fondamentales axiologiques)
Préconisation ou Résistance aux changements sociauxRejet ou acceptation des formes sociales économiques et politiques dâinégalitésCes deux axes permettent de comprendre les grandes orientations de valeurs :
La gauche valorise le progrès et lâégalité, remet en cause le statu quo et cherche à réduire les inégalités.La droite valorise la tradition et la hiérarchie, défend lâordre établi ou souhaite parfois un retour à un ordre antérieur.GaucheDroiteGrandes orientationsPréconisation aux changements sociaux /Rejet des inégalités socio-économiques
Met lâaccent sur le progrès et lâégalité
Refus du Statu quo
Valeurs et attitudes (exemples)
Valeurs Humaniste (Tomkins)
Promotion des idées tels que lâégalité, lâaide au défavorisés, tolérance des dissidents, réforme sociale (McClosky & Zaller 1984)
Le changement planifié apporte la possibilité dâamélioration (Erikson et Tedin 2019)
Innovation en terme de structure sociale, économique et politique (Lipset et Raab 1978)
Attitudes plus favorable à la réalisation de lâégalité sociale et économique par le biais de politiques telles que lâaide sociale, la redistribution des revenus, la Sécurité sociale, lâélargissement des dispositions en matière de soins, de lâaction positive et de la législation sur lâégalité des droits.
Attitudes plus favorables envers les groupes qui remettent en question le statu quo et soutiennent les réformes égalitaires, comme les étudiants radicaux, les féministes, les leaders de droits civiques, les athées et les membres de groupes minoritaires défavorisés. [Brandt et Coll. 2014 ; Chambers et Coll. 2013 ; Conover et Feldman, 1981 ; Jost, Nosek et Gosling, 2008 ; Kteily et Coll.2019]
Moins de préjugés à lâégard des minorités raciales et ethniques, des femmes, des minorités sexuelles et autres groupes défavorisés [Federico et Sidanius, 2002 ; Jost, 2020 ; Nosek et Coll., 2009 ; Sidanius et Coll., 1996]
En matière de jugement de justice et de distribution des richesses, accent sur lâégalité, sur les besoins des individus et sur les discriminations structurelles (Jost et Kay, 2010)Grandes orientations
Résistance aux changement sociaux / Acceptation des inégalités socio-économique
Met lâaccent sur la tradition et la hiérarchie
Maintien du Statu quo (voire volonté de revenir à un système plus ancien : réactionnaire).
Valeurs et attitudes (exemples)
Valeurs normatives (Tomkins)
Préservatisme en terme de structure sociale, économique et politique (Lipset et Raab, 1978)
Promotion de lâordre, de la stabilité, des besoins pour les entreprises, des récompenses économiques différentielles et de la défense du statu quo (McClosky & Zaller, 1984)
Vénération de la tradition, de lâordre, de lâautorité (Erikson et Tedin 2019)
Attitudes plus favorables à lâégard des valeurs culturelles et traditionnelles, y compris les formes religieuses de moralité.
Attitudes plus favorables envers les groupes qui maintiennent le statu quo traditionnel, remplissent des fonctions de contrôle social et sont pro-capitalistes, tels que les hommes blancs, les chrétiens, les membres de lâarmée, les policiers et les hommes dâaffaires [Brandt et Coll. 2014 ; Chambers et Coll. 2013 ; Conover et Feldman, 1981 ; Jost, Nosek et Gosling, 2008 ; Kteily et Coll.2019]
Plus de préjugés à lâégard des minorités raciales et ethniques, des femmes, des minorités sexuelles et autres groupes défavorisés [Federico et Sidanius, 2002 ; Jost, 2020 ; Nosek et Coll., 2009 ; Sidanius et Coll., 1996]
En matière de jugement de justice et de distribution des richesses, accent sur lâéquité, la capacité de lâindividu et le mérite personnel (Jost et Kay, 2010)
En moyenne, les profils de droite obtiennent des scores plus élevés sur les mesures dâautoritarisme et de rigidité cognitive, bien que des formes dâautoritarisme puissent aussi exister à gauche. (Nilson et Jost, 2020a).
Humanisme VS normativisme
Dans cet épisode du Vortex, on aborde ce grand débat philosophique de la nature humaine, car il est intéressant de noter que les grands auteurs ayant proposé une réflexion politique se basaient en partie sur une certaine vision de lâespèce humaine (Hobbes en est un parfait exemple quand il pose lâhypothèse dâun état naturel, la « civilisation » étant un nécessaire régulateur pour assurer la sécurité de tous et rendre lâhumain meilleur). A ce titre, il ne sera pas étonnant de découvrir une opposition forte avec Rousseau et sa vision anthropologique contraire (les comportements humains préjudiciables apparaissant dès quâon quitte cet état de nature, notamment avec lâapparition de la propriété privée).
Dans les années 1960, un psychologue, Tomkins, a travaillé sur cette question de vision différenciées et ses conséquences en termes dâattitude et comportement, la théorie de la polarité idéo-affective. Sa thèse est la suivante : il existe de grandes orientations motivationnelles sur le monde et les humains qui correspondent à des affinités dites de gauche (progressisme) ou de droite (conservatisme). Ces deux grandes orientations sont lâhumanisme dâun côté et le normativisme de lâautre. Il faut voir cela comme un spectre, on nâest pas soit lâun ou lâautre de manière binaire, on se situerait plutôt plus dâun côté que dâun autre (soit on donne la priorité à la facette humaniste, soit on donne plutôt la priorité à la facette normative).
Ainsi, si on lâon prend les deux extrêmes, voici à quoi cela ressemble :
FacettesHumanisme/Pôle gaucheNormativisme/Pôle droiteNature humaineToutes les personnes sont en elles-mêmes précieuses.La nature humaine est fondamentalement bonne.
Les gens sont fondamentalement gentils et serviables.Les mauvaises personnes dans le monde sont plus nombreuses que les bonnes personnes.
Les êtres humains sont fondamentalement mauvais.
Les gens sont naturellement hostiles et méchants.
InterpersonnelLes enfants doivent être aimés pour quâils puissent grandir pour devenir de bons adultes
.
Les êtres humains doivent être traités avec respect en tout temps.
Ceux qui se trompent devraient être pardonnés.
Les êtres humains ne devraient être aimés que lorsquâils ont agi de manière à mériter dâêtre aimés.
Certaines personnes ne réagissent quâà la punition ou à la menace de punition.
Attitude à lâégarddelâaffectLes sentiments sont lâaspect le plus important de lâêtre humain, car ils donnent un sens à nos vies.
Vous devez être ouvert à vos sentiments afin de pouvoir apprendre dâeux et comprendre qui vous êtes.
Les sentiments doivent être contrôlés par la raison, car ils peuvent vous faire faire des choses stupides.
Vous devez vous méfier des sentiments, car ils peuvent vous blesser et vous faire sentir misérable.
Ãpistémologie
La créativité et la curiosité sont les outils les plus importants dans la recherche de connaissances.
Lâimportant en science est de frapper dans lâinconnu – bien ou mal.
Le problème avec la théorisation est quâelle éloigne les gens des faits et substitue les opinions à la vérité.
La tâche la plus importante pour un scientifique est de recueillir des faits sur la réalité par lâobservation objective.
Valeurs politiquesLa promotion du bien-être de la population est la fonction la plus importante dâun gouvernement.
Il est nécessaire dâenfreindre les lois et les règles de la société lorsque celles-ci conduisent à un traitement injuste de certaines personnes.
Le maintien de lâordre public est le devoir le plus important de tout gouvernement.
Pour que la société fonctionne, il doit y avoir des règles claires et fixes, et des sanctions pour les transgressions.
Ãchelle de Polarité de Tomkins (version de Nilsson, 2014)
Ãvidemment, on peut soutenir un item avec plus ou moins de force, parfois du côté normativiste, parfois du côté humaniste, là encore il faut le voir comme un spectre. On peut soutenir deux idées opposés du tableau, mais généralement il y a une que lâon priorise sur lâautre.
Pour Tomkins, ces visions ou croyances quâil nomme parfois « posture idéo-affective » se développent via nos apprentissages, expériences passées, comme des « scripts personnels » qui viendront orienter nos futures attitudes et comportements. Câest cette idée que jâai notamment reprise dans la narration de lâépisode via lâapologie des IA qui elle-même sont orientés par les scripts issus de leur apprentissage, comme lâexplique Tiffany.
Les travaux de Tomkins quant à cette théorie nâont malheureusement pas été développée par la suite, jusque dans les années 2000 avec les travaux de Jost et Nilsson travaillant aux asymétries idéologiques. Ils ont remarqué que cette théorie était tout à fait compatible aux recherches plus récentes dans le domaine de la cognition sociale motivée. Ils ont notamment publié une étude en 2020, en interrogeant ses items à lâaune de nouvelles variables et méthodologie contemporaine. Lâorientation normativiste était bien solidement associée au conservatisme de droite aux Ãtats-Unis comme en Suède, ainsi quâà la résistance au changement social, à lâacception des inégalités, à lâautoritarisme (RWA et SDO), à la justification de système (préférence au statu quo, lié à la résistance au changement), à une plus faible ouverture, honnêteté et humilité (ce sont des traits de personnalité).
A lâinverse, une orientation humaniste était associée au progressisme de gauche, à lâouverture au changement, une préférence en faveur de lâégalité, un faible niveau dâautoritarisme et de justification de système.
Mesures idéologiquesÃchantillons / pays (N)Corrélations Humanisme / NormativismeAuto-placement idéologique (conservatisme aux US, orientation de droite en Suède)Ãchantillon 1, US (384) Ãchantillon 2, US (346) Ãchantillon 3, Suède (360) Ãchantillon 4, Suède (332)-.29*** .37*** -.23*** .27*** .05 .26***-.34*** .47***Résistance au changementÃchantillon 1, US (384) Ãchantillon 2, US (346) Ãchantillon 3, Suède (360) Ãchantillon 4, Suède (332)â.19** .36*** â.10 .42***
N/A N/A
â.27*** .49***Opposition à lâégalitéÃchantillon 1, US (384) Ãchantillon 2, US (346) Ãchantillon 3, Suède (360) Ãchantillon 4, Suède (332)â.39*** .37***
â.61*** .23***
N/A N/A
â.57*** .41***Autoritarisme de droite (RWA)Ãchantillon, US (384) Ãchantillon 2, US (346) Ãchantillon 3, Suède (360) Ãchantillon 4, Suède (332)â.36*** .42***
â.15** .38***
.03 .41***
N/A N/AOrientation à la domination sociale (SDO)Ãchantillon 1, US (384) Ãchantillon 2, US (346) Ãchantillon 3, Suède (360) Ãchantillon 4, Suède (332)â.54*** .43****
â.52*** .32***
â.28*** .35***
N/A N/AJustification de système généralÃchantillon 1, US (384) Ãchantillon, US (346) Ãchantillon 3, Suède (360) Ãchantillon 4, Suède (332)â.10 .23***
â.07 .11*
N/A N/A
â.25*** .40***Justification de système économiqueÃchantillon1, US (384) Ãchantillon 2, US (346) Ãchantillon 3, Suède (360) Ãchantillon 4, Suède (332)â.32*** .47***
â.29*** /38***
N/A N/A
â.35*** 54***
* p ⤠.05.
** p < .01.
*** p < .001.
N/A = Non administré
Source: Nilsson and Jost (2020b)
Ces visions sont connexes à dâautres recherches, bien plus poussées, sur les différences idéologiques, soit notre tendance à concevoir le monde comme menaçant ou compétitif.
Visions du mondeToujours les années 2000, Duckitt et Sibley (2001) ont élaboré un modèle à deux motivations de lâidéologie et des préjugés pour rendre compte les affinités idéologiques par rapport à lâautoritarisme. Pour rappel, en psychologie, il est courant de faire référence à deux types dâautoritarisme :
Lâautoritarisme de droite ou RWA [[Altemeyer 1998], qui rend compte de la dimension soumission (les trois caractéristiques étant la soumission à lâautorité, lâagressivité autoritaire, et le conventionnalisme ou traditionalisme)Lâorientation à la domination sociale, ou SDO [Sidanius & Pratto, 1999], qui rend compte de la dimension domination (inclination à privilégier la hiérarchie sociale ; les inégalités et la compétition).Le RWA et le SDO rende compte de deux visions du monde spécifique, non excluante :
Le RWA est étroitement connecté à la vision du monde dangereux (voir le monde et les gens comme une menace plus que de raison)Le SDO est étroitement lié et la vision du monde comme une jungle compétitive (type loi du plus fort, darwinisme sociale).Les bas scores aux RWA/SDO auront une préférence pour des affinités idéologiques plus progressistes, les hauts scores à des affinités plus conservatrices, réactionnaires, ou toute idéologie qui justifie voire en appelle à des hiérarchisations et des inégalités plus fortes.
Autrement dit, on retrouve encore cette idée que nos visions du monde et de lâhumain sont bien connectées à nos attitudes et comportements : plus je verrais le monde et les gens comme une menace, plus je verrai le monde comme une jungle compétitive, « lâhomme comme un loup pour loup », plus je pourrais avoir tendance à adopter des attitudes et comportements autoritaires.
Ou comme nous lâévoquons dans notre vidéo du Vortex : la croyance que lâhomme est un loup pour lâhomme fait que lâon devient soi-même un loup pour lâhomme.

Je ne vais pas mâétendre davantage, mais plutôt vous renvoyer à dâautres articles et vidéos, sachant quâon y reviendra.
Concernant la psychologie politique, nous avons proposé une introduction ici :
Pour lâautoritarisme, nous avons une série en cours à ce sujet :
Vous retrouverez un dossier complet de Viciss sur la Personnalité altruiste ici :
⬠[PA1] La personnalité altruiste
Enfin, je remets ici lâensemble de notre bibliographie de cet épisode du Vortex :

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Terestchenko Michel, Un si fragile vernis d’humanité : banalité du mal, banalité du bien, 2005
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October 23, 2025
â à gauche : comment ne pas devenir autoritaire quand la situation y pousse ?
Texte disponible aussi en thread ici : https://bsky.app/profile/chaykahackso.bsky.social/post/3m3trzt6o662u
Dès lors que des politiques/situations tendent à démanteler la protection sociale, générant un terrain anxieux dans la population quant à ses lendemains, moyens, possibilités, les études en psycho politique montrent que cela peut participer à accroitre une plus grande intolérance à l’ambiguïté, une plus grande fermeture à la nouveauté/changement (préférence au statu quo), une vision du monde plus binaire, bref une pensée plus rigide découlant de besoins sapés par l’environnement social.
Un exemple de démantèlement des protections sociales :
Or, cette configuration épistémique, couplée à un sentiment de menace existentielle, tend à renforcer l’adhésion à des affinités idéologiques de droite et d’extrême droite. Nous en avions notamment parlé ici :
Sur la question du statu quo, de la théorie de justification de système et du modèle de cognition sociale motivée, j’avais rédigé ce petit article :
La théorie de la justification de système
Et plus globalement pour une intro à la psycho pol :
Qu’est-ce que tout cela nous apprend ? Que peut-on faire concrètement à notre niveau ? Je pense qu’il est important dans nos engagements de gauche de veiller à ne pas reproduire des leviers qui sont contre-productifs car plus à même de nous faire glisser vers des attitudes et comportements rigides associées à des affinités idéologiques d’ED. Je pense notamment à l’anxiété (faire peur) comme unique stratégie de mobilisation. Bien sûr qu’une prise de conscience peut engendrer cela, mais il y a une différence entre une conséquence et une visée. Il est important que la visée que nous proposons puisse ouvrir à de meilleures perspectives qu’actuellement. Miser sur la peur, ainsi que sur le jugement moral individuel, faire de l’indignation et de la colère le seul moteur permanent (je dis bien « seul moteur permanent », car la colère et l’indignation peuvent tout à fait être des moments ponctuels propices à un engagement, une prise de conscience, évidemment), tout cela a tendance à saper les besoins des individus et des groupes, propices à la rigidité cognitive, à l’ethnocentrisme, au dogmatisme, à une vision binaire, une diminution de l’extensivité de l’empathie, une moindre prise en compte de l’altérité, des motivations non autonomes, donc une réduction des possibilités d’action, et parfois des attitudes et comportements autoritaires à gauche (un comble).
Quelques pistes qu’on peut essayer de développer :
⬤ On peut juger moins, comprendre davantage :le jugement moral toujours plus resserré sur des petits comportements individuels est contre-productif, et reproduit d’ailleurs des logiques individualistes quasi néolibérales quand bien même on se revendique du contraire.
⬤ On peut interroger les valeurs, motivations propres à nos engagements :pourquoi nous faisons ce que nous faisons, pensons ce que nous pensons.
⬤ On peut tendre à se nourrir d’une plus grande variété de points de vue :sans fermer immédiatement la porte parce que ça ne correspondrait pas apriori à notre système de croyances ou à notre biblio militante (ça permet de réduire le dogmatisme et la rigidité). – On peut préférer la proposition, la visée de possibilité supplémentaire, plutôt que l’injonction morale et comportementale et l’exclusive visée de l’évitement d’une menace.
⬤ On peut envisager l’altérité :c’est-à-dire plutôt que d’attendre une pensée commune, conforme à ce qu’on pense, ou attendre de l’autre qu’il nous ressemble à tout prix, ou se borne à une discipline sans mot dire, en tenir compte et ne pas y voir une menace ou une différence justifiant défiance.
Je rappelle que si l’autoritarisme est associé aux idéologies de droite (conformisme, soumission, agressivité), rien n’empêche des attitudes et comportements autoritaires à gauche quand bien même c’est antithétique. Comprendre le pourquoi de l’autoritarisme, c’est aussi une invitation à ne pas reproduire dans ses engagements ce qui mène à cet autoritarisme. Lutter contre la montée de l’ext. droite, c’est aussi (et surtout) cela.
Source de l’image d’entête : A gauche ! A droite ! | Personnellement je suis gaucher.
October 13, 2025
ðSortie en EPUB de « la vie nâest pas un jeu nul »
Et si notre vision du monde (du travail, de la politique, des relations humaines) était secrètement gouvernée par des croyances sur les règles du jeu social ? Et si ces croyances nâétaient pas lâentière réalité, nous limitaient et nous empêchaient de voir dâautres jeux ?
Cet epub explore la croyance en jeu à somme nulle, cette idée que pour gagner, dâautres doivent perdre. Une croyance engendrant compétition, cynisme et méfiance, jusquâà formater nos institutions, brider nos possibilités et nous empêcher de construire de meilleures règles en favorisant les pires.
Câest ce quâon voit à travers ce (petit) dossier désormais en epub ici :
somme nulle TéléchargerEt toujours disponible sur le site :
La vie nâest pas quâun jeu nul [Σ0-1]
[Σ0-2] Pensée nulle : quelles causes ?
[Σ0-3]Ne plus voir la vie comme un jeu uniquement nul ?
à noter que pour les ebooks, je réduis au minimum les illustrations et je ne garde que les schémas nécessaires, les tableaux pourraient être plus confortables à consulter sur le site. Mais le texte reste strictement le même que celui initialement publié.
En espérant que cela vous soit utile !
*image d’entête : « tired of chess » Ian T. McFarland
October 6, 2025
⬠Patcher notre rapport au jeu [AJ6]

Tous les articles du dossier :1.Comment ne plus être « accro » aux jeux-vidéoâ¦2.Quâest-ce qui pousse certains à ne faire que jouer aux jeux de leur vie ?3.Jouer pour oublier ? [AJ3]4.Jouer en collectiviste ou en individualiste ? [AJ4] 5. Un camp de traitement pour « lâaddiction » à internet  ? [AJ5]6. Patcher notre rapport au jeu (c’est l’article ici présent, donc ton clic ne fonctionnera pas, déso)X.bibliographieÃvidemment, ce dossier est très incomplet et on aurait pu par exemple chercher dans les jeux eux-mêmes ce qui augmente lâaddiction : câest le champ des dark patterns, câest-à -dire des éléments de conception qui ne visent pas votre bonne expérience, mais davantage le profit pour les bénéficiaires principaux de ces systèmes. Ainsi, on y trouve des manipulations pour vous faire payer plus que vous ne lâaviez prévu, pour vous inciter à garder vos abonnements et en nâayant jamais de sentiment de fin du jeu, etc.
« Un dark pattern (modèle de conception « obscur ») de jeu vidéo est un modèle utilisé intentionnellement par un créateur de jeu pour provoquer des expériences négatives chez les joueurs, modèle qui va à lâencontre de leurs meilleurs intérêts et se produit sans leur consentement »
Zagal, J. P., Björk, S., & Lewis, C. (2013). Dark patterns in the design of games.
Pour préciser les conditions de manipulation, je rajouterais bien à la définition du Dark pattern, les critères de la définition de Bakir (2020). Ils portent sur la communication manipulatoire en politique, mais peuvent tout à fait sâappliquer aux Åuvres en général, qui peuvent être considérées comme des communications se déplaçant des auteurs aux joueurs :
– il y a absence de possibilité de consentement libre et éclairé de la personne,
– il y a des informations trompeuses ou manquantes,
– et/ou il y a une limitation de ses choix (par exemple la personne est forcée à certains comportements ou à se sentir dâune certaine façon) injustifiée1 (ce nâest pas une limitation réelle qui est justifiée, comme le fait quâon est limité à rester sur la terre ferme étant donné les lois de la gravitation), car le consentement nâest pas éclairé/les informations fausses.
à lâinverse, Bakir nous dit quâune communication non manipulatoire (démocratique) a pour critère :
– des informations suffisantes et accessibles2 pour permettre un jugement éclairé
– des informations de nature non trompeuses
– un processus qui nâest pas contraint, les possibilités et choix sont possibles
Câest pourquoi le jeu solo, très bac à sable ou libre, peut avoir des dark pattern. Mais ceux-ci ne sâavèrent pas avoir une force très manipulatoire, parce que les possibilité et choix sont accessibles. Les gens peuvent en fait tout à fait ignorer les incitations et préférer faire autre chose dans lâunivers du jeu comme collectionner des crânes de troll plutôt que de devenir un héros dans Skyrim, devenir un moine ascétique vivant dans la nature4.
Voici un site qui explique et répertorie tout les darks patterns des jeux : https://www.darkpattern.games/
Si vous lâexplorez, vous trouverez des techniques de manipulation qui ne sont pas propres au jeu, quâon voie aussi IRL, dans dâautres applications numériques ou des gamifications, par exemple avec lâeffet de rareté, quâon avait déjà traité plusieurs fois, notamment ici :
ou comment cet effet de rareté se lie à la réactance :
Bien quâévidemment, beaucoup de dark patterns sont véritablement malsains et condamnables pour leur aspect manipulatoire et relevant de lâarnaque, il me semble quâil serait erroné de mettre uniquement la faute du surjeu sur la conception des jeux, dâautant plus quâon relève plus dâhégémonie du dark pattern sur des jeux mobiles, or ce ne sont pas les jeux de prédilection de de ceux qui surjouent.
Mettre la faute uniquement sur la conception des jeux pourrait participer à invisibiliser les causes structurelles qui font fuir les gens vers certains types de jeux. Ils fuient vers les mondes virtuels non par attraction vers des éléments manipulatoires, mais pour des caractéristiques qui ne sont pas des dark patterns, et qui, au contraire, répondent à des besoins quâil y a à entendre, à écouter (par exemple le besoin de socialiser) et à comprendre pourquoi ils sont davantage accessible dans le jeu (Par exemple, pourquoi IRL nâa-t-on pas de « guilde » dâune manière aussi accessible, ouverte quâen MMORPG ? Pourquoi les groupes sociaux IRL, actifs, engagés dans la vie, ne nous motivent pas autant que notre guilde en milieu virtuel ?).
Les jeux attirent aussi parce quâils sont une version de nos systèmes politico-culturels, mais créés dâune façon qui fonctionne mieux : si je veux une vie telle que le capitalisme habituel me lâa contée, câest-à -dire quâil me suffit de travailler et me développer pour gagner en statut social et en richesses, les Sims, Skyrim, Animal crossing, WOW et quantités dâautres jeux offriront ce système dâune façon qui fonctionne tel quâil a été promis en premier lieu, avec une réelle méritocratie juste5. Ce qui nâest absolument pas le cas IRL où même un travail acharné peut néanmoins nous laisser dans la pauvreté et le mépris des autres. Encore une fois, diaboliser le jeu comme cause des problèmes me semble faire diversion de grandes questions systémiques qui concernent en premier la responsabilité de nos environnements non virtuels. Le jeu nâen est quâun écho, et comme toute Åuvre, les créateurs ont dâabord trouvé leur inspiration dans le réel6. Le rejeter ou le mépriser, câest aussi se fermer des possibilités de réflexion et dâactions. Pourtant, il pourrait être un potentiel laboratoire révolutionnaire dans ses usages désobéissants, re-conçus, comme lâont fait les jeunes de la Base.
Détourner les darks patterns pour nous aiderSi vous vous intéressez au dark patterns et que vous fouinez sur le site qui les répertorie plus haut, je précise que vous pouvez aussi complètement cracker ces dynamiques en elles-mêmes. Si ces manipulations visent à vous faire persister plus sur lâactivité, alors vous pouvez vous approprier ces patterns, les corriger et vous en servir pour re-concevoir les activités IRL que vous voulez faire davantage, plutôt que de subir contre votre gré des conceptions que vous nâavez pas décidées. Prenez par exemple ce dark pattern sur les « badges » :
« Quand les jeux vous donnent des accomplissements ou des badges pour des accomplissements arbitraires dans un jeu, ils essaient de vous donner une idée de Progress Endowed Progress. Il y a ce quâon appelle lâ »Effet zeigarnik » qui affirme que les gens sont plus susceptibles de se souvenir dâune tâche inachevée, que dâune tâche quâelles nâont pas terminée. En dâautres termes, les gens ont du mal à abandonner un objectif, même un objectif artificiel que le jeu vous donne pour aucun autre but » https://www.darkpattern.games/pattern/45/badges-endowed-progress.html
Eh bien si vous avez un projet à long terme et que vous souhaitez être motivé de la même façon que pour un jeu, vous pouvez mettre sur papier toute la progression â cette fois non arbitraire -, sous un design de « badge » si cela peut aider à prendre conscience de lâavancée, des progrès et vous motive à continuer. Câest ce même genre de pattern qui fonctionne dans une liste des tâches : voir les taches barrées marque lâavancée et ça nous satisfait de pouvoir le voir clairement, parce quâon a besoin de feedback clair.
Ce nâest même pas de lâautomanipulation ni de lâauto-conditionnement, puisquâici vous conservez la liberté dâabandonner ce système et faire lâactivité autrement si ça vous chante, et câest uniquement centré sur vos besoins et votre propre conception. Et ce retournement peut se faire pour tous les patterns des jeux, quâils soient obscurs ou non.
Ces patterns peuvent être reconceptualisés, pris en main dâune façon qui vous aide dans la vie, et ne sont pas manipulatoires ou malsains du moment que vous ne les imposez pas à autrui contre son consentement ou comme seule façon possible de faire les choses. Je mets en gras cela parce que lâerreur que font ceux qui optent pour des gamifications, des ludifications, câest-à -dire qui tentent dâimporter des éléments de jeux dans des situations qui ne sont pas des jeux, câest dâimposer le système aux autres. Or la puissance du jeu se trouve justement dans la liberté de la personne à le modeler, le changer selon ses besoins, dây mettre les buts quâelle veut accomplir, ce qui augmente la palette de son empuissantement possible, pour peu quâelle lâexporte à sa vie IRL. Ce qui fonctionne dans le jeu, câest avant tout la liberté, qui est concrètement praticable dans les nouvelles possibilités offertes par ce territoire, ainsi rien ne sera aussi motivant ou efficace comme le jeu si la liberté de la personne nâest pas respectée.
PatchsIl est temps de passer en revue la collection de solutions que toutes ces recherches ont relevée directement et indirectement. Vous avez dû remarquer les cartes illustrées que jâai mises au fur et à mesure du dossier, ce nâétait pas que de la déco, mais une façon dâorganiser le savoir que les lecteurs dâETP ont dû reconnaître : celles-ci comportent toutes des possibilités dâaction, de réutilisation, dâapplication à dâautres domaines.
Prenons dâabord le premier obstacle (
) que lâon a vu :

le plaisir comme poison : Croire que ce qui fait plaisir est forcément mal ou une drogue dangereuse qui va faire perdre tout contrôle (article 1)
On ne va pas disserter sur le pourquoi de cette croyance ici, même sâil y aurait des milliers de pages à produire à travers des tas de prismes passionnants, historiques, culturels, sociologiques sur les raisons de cette croyance. Pragmatiquement, je lâai classée en obstacles à surmonter parce que cela nourrit une culpabilité à jouer qui nâaide pas à se sortir dâun surjeu parce que justement on a vu que le plaisir était corrélé à une pratique raisonnable du jeu. Autrement dit, il y a à prendre du plaisir, le savourer, et câest ce qui permet dâêtre raisonnable. Or si on a cette croyance que le plaisir câest mal, on ne peut pas savourer, donc il est difficile dâêtre raisonnable. Plus encore, cette croyance nous fait juger les activités sans chercher à les comprendre et donc entraîne des critiques et arguments hors sujets ou décalés, comme le jeu vidéo en a reçu pendant des années de la part de non-joueurs.
à la place, on peut commencer à envisager les choses qui font plaisir comme une zone dâengagement et chercher à comprendre ce plaisir, quâil soit en nous ou chez les autres (⬤ = quête) :

⬤ Zone dâengagement : Ce qui nous fait générer de la dopamine (ou autres) peut au contraire être une inspiration puisque câest là quâil y a le plus de plaisir, de motivation, donc le plus de mobilisation de toutes nos forces (là où un déficit, un manque rend tout plus difficile). (article 1)
Et quand on relève ce qui fait plaisir, quâon le décortique avec attention, quâon le savoure sous tous les angles, on peut ensuite lâexporter à dâautres domaines. Et cela est directement en lien avec cette autre carte :

⬤ Satiété ludique : quand on a ces besoins fondamentaux comblés, on sait profiter et sâarrêter quand il le faut (article 3)
Câest exactement comme avec la nourriture : si on engouffre sans savourer, sans prendre conscience de ce que ça nous apporte, on va être frustré et trop manger sans contrôle, surtout si on est préoccupé par autre chose . Et les besoins fondamentaux comblés, la conscience quâils sont comblés me semble absolument délectable à savourer : dans Glued to games, les chercheurs parlent avec amour de leurs souvenirs mémorables de parties ensemble dans WoW savourant ainsi la moindre parcelle de sentiment de proximité sociale, de réussite collective, dâaltruisme.
Il y a peut-être à faire attention au point de bascule (⬧= élément de savoir / peut être à double tranchant) :

⬧ Le point de bascule : il existerait un moment où notre rapport à lâactivité passe de motivations à effets positifs à des motivations aux conséquences préjudiciables. Il sâagit donc de changer soit dâactivité, soit de rapport à celle-ci pour ne pas tomber dedans. (article 2)
Tout jeu a vocation à épuiser ses possibilités, son fun, parce quâau bout dâun moment, même si le jeu est infini, on a appris et maîtrisé les principaux patterns7. Ainsi, il y a un moment où lâon bascule dâune motivation très plaisante â en zone dâengagement qui comble nos besoins â à dââautres plus négatives. Et je ne lâai pas mis en obstacle parce que câest un excellent signal pour savoir que faire. Si on repère ce moment, fait dâennui, de sentiment dâobligations ou autre, câest quâon a épuisé quelque chose de lâactivité et quâil est temps de faire quelque chose de nouveau ou même de plus difficile.
Cependant vous me direz â à raison â que la personne a beau être consciente que lâactivité ne lui fournit plus de plaisir, elle va la continuer parce que câest toujours mieux que dâêtre ailleurs. Et là , plein de problèmes peuvent dépeindre un monde non virtuel particulièrement problématique, comme on lâa vu avec ces obstacles :


Connexion introuvable : lâindividu ou les environnements sociaux pourraient ne pas contenir assez dâopportunités de sociabilité satisfaisantes ou savoir comment les saisir pleinement. (article 2)
Zone de fuite : Lâindividu pourrait avoir trouvé dans une activité quâil fait « trop » le seul endroit où il nâest pas maltraité, où il nâest pas soumis à des conditions très pénibles. (article 2)
On a vu que le principal problème que des surjoueurs affrontaient était une profonde solitude, des problèmes de proximité sociale non comblée, voire ravagée totalement par de la maltraitance. Le jeu devient la seule connexion sociale possible, donc les surjoueurs le maintiennent pour combler un peu leurs besoins sociaux, mais cela maintient aussi une déconnexion sociale dans le monde IRL.
Il y a déjà , en tant que spectateur, personnes extérieures, à comprendre :


⬧ Le reflet des games : même dans un problème qui semble très individuel, il y a le reflet de tous les environnements sociaux de la personne et de leur gameplay mutuel (article 2)
⬧ Cartographie des impacts : ce sont les effets dâun comportement sur lâindividu et/ou son entourage qui peuvent alerter sur le fait quâune activité soit un problème pour elle ; une même activité pourrait avoir des conséquences ou effets différents sur dâautres. (article 1)
Regarder un problème individuel nâest pas nécessairement psychiatriser la personne, mais bien au contraire voir le reflet des environnements sociaux de la personne, sa société, sa culture, les conditions sociales quâelles subissent et qui ont mené à tel comportement. Ãa vaut pour le surjeu comme pour tout comportement dont on pourrait cartographier les impacts. Et câest tout cela quâil y a à comprendre pour pouvoir vraiment résoudre le problème jusquâau bout.
Lâindividu porte en lui des crises qui sont parfois des crises culturelles, politiques, économiques et on le voit, lorsquâon peut trouver un espace de play comme on lâa vue avec la Base, il peut savoir comment les résoudre. Et ce nâest pas nier sa responsabilité, mais au contraire vouloir la prendre dans ce nouveau monde quâil perçoit. Mais avant cela, il y a besoin de dépasser certains autres obstacles, tous liés à des problèmes de compétences émotionnelles (eux-mêmes liés à des manquements des environnements sociaux ou le fait que ces environnements les rendent impossibles à mettre en Åuvre) :



La grande déconnexion : utiliser des activités pour supprimer ou « oublier » les émotions et non les identifier/comprendre, les explorer, les partager, identifier et comprendre celles dâautrui. (article 2)
La poussière sous le tapis : on ne peut jamais oublier un problème, vouloir lâécarter, le faire disparaître le fait au contraire devenir plus maître de nos comportements. (article 3)
En roue libre : lâindividu pourrait avoir du mal à réguler son activité, car certaines caractéristiques personnelles prennent le dessus. Il sâagit dâinvestiguer leurs déterminants tant personnels que sociaux pour trouver une solution. (article 2)
Tout cela peut être dépassé par les compétences émotionnelles :

⬤ Zone de puissance émotionnelle : développer ses compétences socio-émotionnelles permet de maîtriser davantage son rapport au monde et dâobtenir les conséquences ou effets souhaités. (article 2)
Et nâallons » pas traduire cela par le fait que les gens devraient faire plus dâefforts et que tout est de leur faute : parfois, des situations de maltraitance empêchent lâexpression des émotions. Ainsi, même si la personne sait comment identifier ses émotions, les exprimer avec les meilleurs mots et la meilleure des diplomaties, quâelle sait identifier les émotions des autres et les comprendre parfaitement, elle peut ne pas le faire parce que câest le risque de se prendre une grande claque dans la tête par le parent ou le conjoint maltraitant, parce que câest le risque dâaugmenter les conditions de souffrance et dâaliénation au travail. Les individus qui nous dominent ont besoin de faire taire notre puissance émotionnelle, la dénigrer, lâhumilier parce que lâécouter engagerait leur responsabilité de changer de comportement à souffrance. Or ils ne veulent pas changer de comportement parce que cela leur permet de maintenir une domination qui leur est profitable. Ainsi, la carte de la puissance émotionnelle peut aussi vouloir dire trouver un chemin où il est possible de faire usage de ses compétences, où lâon peut enfin se reconnaître à soi-même et trouver des autres capables de reconnaître ces compétences parce quâils nâont pas limité le game à de la domination. Et spoiler, le jeu peut permettre cela.
Zoe Quinn a utilisé les jeux pour se garder solide face au harcèlement massif quâelle subissait :
« Les techniques de soin [pour tenir bon face à un harcèlement violent] sont différentes pour chacun, et si vous ne savez pas ce qui fonctionne pour vous, il peut être judicieux dâessayer plusieurs méthodes et de voir ce qui fonctionne. Parfois, câest une distraction. Ironiquement, les jeux vidéo ont été essentiels pour moi. Un petit jeu sympa sur téléphone, appelé Threes, est devenu une activité dâadaptation très importante pour moi. Avoir une façon simple et méthodique de faire travailler mon cerveau lâa empêché de se cannibaliser. Alors que jâétais assis au tribunal, attendant avec acharnement de me retrouver devant un groupe dâinconnus en priant pour quâils croient à la réalité dâInternet et des abus que jâavais subis, jâai rejoué à Phoenix Wright : Ace Attorney. Câétait agréable de pouvoir jouer à une version loufoque et cartoonesque de lâenfer que je traversais, dans un univers où les gentils gagnaient toujours, alors que mon propre cas restait intimidant et incertain. Quand jâavais du mal à dormir, je jouais à un jeu appelé FTL : Faster Than Light, car la musique était suffisamment relaxante pour me permettre de mâendormir de temps en temps. Les jeux où lâon affronte des hordes de types, comme Dynasty Warriors ou Diablo III, étaient étrangement gratifiants, car ces hordes de types envahissaient ma vie. Malgré tout, jâaime toujours les jeux et jây crois »
Quinn, Z. (2017). Crash Override: How Gamergate (Nearly) Destroyed My Life, and How We Can Win the Fight Against Online Hate.
Elder rings a été utilisé contre la dépression :
Dans le même esprit, Darkest dungeon peut être pris comme un remède au dooming :
En 2024, jâavais demandé sur twitter8 » est-ce que vous avez déjà utilisé un jeu vidéo comme territoire ou moyen pour régler un vrai problème qui vous affectait IRL ? Si oui, comment ? Ou est-ce quâau contraire vous jouez pour oublier les problèmes IRL (et est-ce que ça marche ?) ? » ; si certes beaucoup avait répondu quâils utilisaient le jeu pour oublier, dâautres avaient répondus tout autre chose. Astarion de Baldurâs gate 3 avait relancé la libido de certains et aidé à regarder des traumatismes (lâacteur parle aussi de lâinfluence de son personnage ici : Baldurâs Gate 3 Actor Neil Newbon | AIAS Game Maker’s Notebook Podcast), certains utilisaient les Sims pour leur réel aménagement, dâautres ont utilisé Uncharted 3 et Last of Us pour dépasser leurs phobies, lâun a utilisé Minecraft et les jeux en ligne pour progresser en anglais. Arthur Morgan, de Red Dead Redemption a aidé certains à parler et admettre quâils avaient « fait de la merde », ce qui les a motivé à pardonner comme à demander pardon. Last of Us 2 semble aussi avoir eu cet effet dâavoir la force de pardonner à ses pires ennemis . Animal Crossing a permis à une personne de se sentir chez soi alors quâelle était en déplacement ou entre deux logis. Lâexploration dans Skyrim a permis à certains de prendre le temps de faire leur deuil, et globalement pouvoir choisir son personnage dans les jeux a été très important pour assumer son identité, notamment pour les questions de transidentité. La passion du jeu a permis à certains de rencontrer et se faire de vrais amis IRL.
Ce quâil y a à comprendre de commun dans tous ces exemples, câest que pour faire du jeu une zone de puissance émotionnelle, il y a juste besoin dâêtre conscient du véritable problème qui nous agite et de changer ce but « dâoublier » par le jeu, dâutiliser au contraire le jeu comme un but de sâattaquer au problème. Autrement dit, câest le mouvement de play quâon voyait chez les surjoueurs de la Base ( â = détournement, subversion, hack) :

â play : le play est une action créative qui peut transcender les règles existantes et créer de nouveaux symboles (article 5)
On créée un nouvel usage au jeu qui est directement connecté à notre vie et qui donc aura des résultats pour notre vie dans les mondes non virtuels. Là est la puissance émotionnelle quâon peut apprendre, revivifier. Et je pense quâon a inconsciemment un attrait vers des Åuvres qui pourrait résonner à nos besoins profonds, dâoù lâimportance dâapprécier finement là où il y a du plaisir. Derrière, il y a peut-être un sens caché très profond, qui concerne notre existence. Même des jeux très simples comme un Candycrush me semble une métaphore sur un besoin de passer du temps à trier ce qui est possible, le réussir, avancer et être reconnu à hauteur de ses efforts pour ce rangement, contrairement à ce qui se passe IRL à même pattern. Ce nâest pas quâune question de jeu addictogène ou de malice de la dopamine.
Ceci étant dit, un tel play profond, consciemment existentiel peut être bloqué par deux éléments liés à des croyances idéologiques :


Lâallergie au collectif : ceux qui sont aversifs au collectivisme ont plus de troubles dâusage dans le jeu. La solution serait dâaider ces personnes à apprécier et valoriser le collectif, lâégalité avec les autres pour quâils aillent mieux. (Article 4)
Individualisme vertical : Les problèmes liés à la dépression, lâattention, la fuite des mondes IRL, le surjeu sont accrus par cette vision du monde (Article 4).
Les hauts scores aux échelles dâindividualisme vertical, qui sâoppose donc à tout collectivisme ou toute horizontalité des rapports pour préférer une vie sociale où il sâagit de se hisser à la tête de tous, de les dominer dâune façon ou dâune autre, sont très liés à la question des autoritaires, notamment SDO. On avait cité les études ici, dans un autre article séparé du dossier :
Tous les surjoueurs ne sont pas dans ce cas de figure comme le démontrent les recherches et il serait erroné de voir le monde du gaming comme uniquement autoritaire. Mais ceux qui le sont vont avoir encore plus de mal à se dépêtrer des problèmes de surjeu, puisque leurs croyances bloquent lâaspect positif quâil y aurait à retirer des parties, bloquent certains play émancipateurs, et quasi toutes les cartes solutions quâon a vues. Tant quâils voient lâautre en ennemi ou à objet pour lequel se supérioriser, rien ne peut vraiment être mis en Åuvre. Câest pourquoi certains chercheurs recommandaient pour ces profils de leur apprendre dâabord à jouer de façon collective, en toute égalité et respect, pour quâils puissent sentir comment cela peut combler leurs besoins sociaux et apprendre comment le faire. Ãvidemment, ce nâest pas une solution évidente et pour avoir connu un joueur extrêmement vertical, celui-ci arrivait à importer son besoin de domination dans des jeux exclusivement coopératifs (et câétait pénible pour tous). Câest dommage parce quâils loupent alors quantité de possibilités, de souvenirs mémorables, de plaisirs, dâutilité pour leur vie quâon a pu voir dans les cartes-solution. Et notamment la solution quâon a vue avec les surjoueurs de la Base (⬠= construction d’alternatives, solutions constructives) :

⬠Design de lâhorizontalité. Chaque personnage est valorisé. Les forces sont reconnues à chacun. la hiérarchie est rejetée sans tomber dans la revanche, le but est la victoire collective avec les forces individuelles reconnues (article 5)
Câest une structure particulièrement puissante qui est, en définition, collectiviste horizontale, et qui remet les pendules à la place sur ce quâest le collectivisme qui peut aussi sâexprimer chez nos 3 mousquetaires dans le « un pour tous, tous pour un ». Ce nâest pas nier lâindividu que de penser au collectif, mais au contraire le valoriser comme une force unique. Voir lâindividu comme une force unique nâest pas nier la puissance du collectif non plus. Cette dualité est dépassée, et ça vaut pour le regard de ces jeunes que dans des paradigmes en psycho qui sont sortis du débat situationnel VS dispositionnel pour aller vers le « tout à la fois, tout le temps », par exemple ici dans le champ de la personnalité. Il est temps de dépasser ces dualités qui réduisent nos champs de pensée, parce que vraiment, le réel est un tout à la fois sacrément complexe. Cette complexité peut faire peur, mais câest aussi là où il y a le plus de possibilités et que des solutions peuvent naître.
Et jâallais oublier ce dernier point, qui sera moins épique, mais peut être plus amusant quâon ne lâimaginerait :

⬧ Le marécage de lâantiplay : certaines activités nous sont répulsives et parce quâelles nous sont pénibles, difficiles (ou autres), alors on nây est pas accro (article 3)
Avec cette carte, vous avez une solution pour vous faire arrêter nâimporte quelle activité que vous voudriez arrêter : il sâagit de la rendre difficile, répulsive, pénible. Par exemple, certains vont mettre leurs sucreries dans des endroits difficiles à atteindre pour arrêter de grignoter. Tout ce que vous détestez dans la vie parce que câest nul, médiocre, ennuyeux, désagréable peut alors devenir une source dâinspiration pour vous aider à diminuer un comportement.
Découvrir lâantiplay de descendre les poubelles ou toute activité que vous trouviez pénible, peut être envisagé comme appelant à du play : il est temps dâen changer les processus, les conditions, les règles, les symboles pour la rendre appréciable. Et ça peut aller très loin dans la re-conception de cette activité antiplay :
Sur le post https://www.instagram.com/reel/DIGRA1biuC9/ où lâon demandait aux gens :
Câest quoi ton âlife hackâ TDAH le plus chaotique mais qui sauve ton existence au quotidien ?Je parle pas de âfaire des listesâ. Je veux, un truc tellement bizarre que tâoses pas lâavouer à ton psy.
Balance-moi ta méthode improbable qui te sauve la vie pendant que ton cerveau joue à cache-cache avec la dopamine.
Je commence
On trouve des play assez extraordinaires, qui franchement peuvent être inspirants, TDAH ou pas :


Game overLe play est la carte qui me tient le plus à cÅur, que jâestime la plus importante et qui nâa été que survolée ici. Dans le play, on utilise le jeu comme laboratoire de création pour un monde meilleur, ce qui non seulement a la valeur dâun empuissantement puisquâon met en jeu les problèmes et leurs solutions, mais aussi permet de simuler des règles de société afin de ne plus reproduire les problèmes. Certes, câest symbolique et ça ne changera pas le monde en soi, mais dâavoir une idée claire dâune meilleure conception est déjà une étape pour ainsi lâimporter au réel, dans sa vie et pour le collectif.
Dans lâidéal, cela pourrait ne pas rester un simple jeu représentant les espoirs de changement dans les structures de pouvoir, mais devenir un modèle à suivre. Câest en partie ce que faisait dâailleurs les psychologues se chargeant des parents des surjoueurs et leur apprenant à poser des cadres clairs, bien communiqués, avec un respect de lâenfant et une écoute, bref une horizontalisation de rapports sociaux tout en structurant clairement les attentes de comportement.
En résumé, il y a à changer nos mondes non virtuels pour avoir un usage approprié du virtuel, et les structures de jeu peuvent nous y inspirer, notamment à travers la construction dâun véritable empuissantement qui révèle quelles politiques, quels buts seraient bénéfiques. Cet empuissantement et ce play créateur peut être employé comme forme de résistance et ainsi être source de force même dans lâadversité. Ce nâest pas une question de « volonté », mais de remise en cause de croyances verticales et de dualisme autour des jeux, câest une question de reconstruction de nos cultures, ajustées à notre monde moderne et à ses particularités inédites qui parfois, détruisent nos liens. Cela peut concerner nos liens sociaux, nos liens émotionnels à tout ce qui nous entoure, nos liens existentiels aux activités. On a besoin de se reconnecter pleinement à tout, en savourant les moments, pour combler nos besoins, et cette connexion peut commencer à se faire en prenant au sérieux nos jeux, nos Åuvres, nos divertissements comme étant tout autant dâéchos sur les liens qui pourraient être signifiants à lâexistence.
Mais je pense que je ne vous apprends rien : vous avez sans doute ce genre de liens, le problème est que personne nâose lâexprimer clairement tant câest personnel, tant nos cultures ridiculisent, superficialisent ces mondes du divertissement, alors on finit par dénier ces liens ou les oublier. Il suffit alors de les retrouver, et comme ce sont des liens, ils nâont rien de ridicule bien, au contraire, ils sont une force empuissantante.
Bon play à tous

L’image d’entête provient de https://cupcake-souls.tumblr.com/post/142110482791/skyrim-belongs-to-the-gourds-by-verteiron il s’agit d’un vrai mod de Skyrim où l’on peut transformer son personnage en courge, disponible ici : Skyrim belongs to the Gourds at Skyrim Nexus – Mods and Community
La bibliographie complète est présente ici : Bibliographie [AJV]
1Je précise parce quâil peut arriver des cas de personnes criant à la manipulation ou le traitement injuste alors que la limitation est parfaitement justifiable et justifiée, par des limitations réelles ou des normes dâéquité et de traitement juste.
2 Je rajoute ici le terme « accessible », parce quâune stratégie de manipulation pourrait être de complexifier à outrance lâinformation, ou rendre lâendroit où il y a des informations immenses et fouillis pour décourager, ou encore les rendre très pénibles à consulter.
4Câest cité notamment dans Sierra, W. (2020). Todd Howard: Worldbuilding in Tamriel and Beyond. Bloomsbury Academic, mais il y a plein dâexemples de ce genre de gameplay émergent dans le YouTube anglophone., par exemple https://youtu.be/31EKEbuK7n8?si=KUnf4rUUqt8Axuzv ; et dans dâautres jeux très différents, par exemple ici faire un zoo à un seul animal dans Planet zoo https://www.youtube.com/watch?v=MCXx-vs3ZFw
5Un ouvrage en parle particulièrement bien : « philosophie des jeux vidéo » de Matthieu Triclot
6On trouve quantité dâexplications de la façon dont les game designer vont être très attentifs à nâimporte quel élément IRL pour pouvoir en saisir lâexpérience, lâesthétique, lâémotion et la reproduire plus tard sous la forme adaptée au jeu ; par exemple dans Art of game design de Jesse Shell ; dans Designing Games : A Guide to Engineering Experiences, Tynan Sylvester
7Voir Koster, R. (2005). Aâ¯Theory of Fun for Game Design. OâReilly Media
8Ceci nâest absolument pas une incitation à y créer un compte ou réactiver un compte déserté, câétait une question que jâavais posée en avril 2024.
September 29, 2025
â¬Un camp de traitement pour « lâaddiction » à internet  ? [AJ5]
Pour cet article, on va se baser principalement sur le travail de Rao Yichen1.
Déroulez pour rattraper les épisodes précédents
Comment ne plus être « accro » aux jeux-vidéo…Qu’est-ce qui pousse certains à ne faire que jouer aux jeux de leur vie ?Jouer pour oublier ? [AJ3]Jouer en collectiviste ou en individualiste ? [AJ4] Un aperçu des camps de traitementEn Chine, en 2008, il était estimé qu’environ 24 millions de jeunes étaient en traitement pour « addiction à internet », un terme non reconnu par les universitaires, mais commun pour désigner les jeunes « dont le fonctionnement social est affecté après avoir passé des heures excessives à jouer en ligne », ce qui ressemble donc au trouble d’usage des jeux. Ces jeunes fuguaient le domicile familial et les cours pour les cybercafés2, des reportages montraient comment certains se mettaient à voler et cambrioler pour obtenir de l’argent et pouvoir jouer plus au cybercafé3 ; on rapporte des histoires où les jeunes blessaient voire tuaient leur parents suite à des conflits autour du temps de jeu ou de l’argent de poche pour jouer4. La panique monte et on parle « d’opium numérique », un terme hautement significatif en Chine, car il renvoie à l’épisode historique des « guerre d’opium », guerres débutées quand les britanniques importaient de l’opium en Chine alors que l’empereur tentait d’en interdire l’usage. S’en est suivi des guerres, que la Chine perdit : l’opium a donc en Chine une valence de profonde honte nationale et familiale, d’infériorité morale collective5.
Dès 2002, le gouvernement Chinois interdit l’accès aux cybercafés aux mineurs et en 2006 il considère l’utilisation excessive d’Internet sur le même pied d’égalité que la consommation d’alcool, la toxicomanie, etc. En 2008, le gouvernement établit des jeux « en ligne verte », c’est-à-dire des jeux qui étaient considérés comme moraux car non addictif, sans images sexuelles ni activités violentes. Il développe un système « anti immersion » renforçant le pouvoir des parents sur les activités numériques de leurs enfants, qui consistait en un logiciel permettant une surveillance accrue et disposant d’un système de filtrage : il n’a pas été maintenu en raison des critiques publiques le considérant comme un viol de confidentialité des infos.
Parallèlement, des camps et centres de traitement ont été mis en place. En 2006, des informations révèle qu’un centre du psychiatre Yang Yongxin utilisait des méthodes disciplinaires violentes impliquant notamment des électrochocs, sans anesthésie6 :
« Yang a fondé son traitement sur la conviction que lorsque les jeunes associent la douleur des décharges électriques à la défiance et à leur désir de jouer, ils deviennent moins enclins à jouer et plus enclins à se comporter correctement. De nombreux parents ont cru à la théorie de Yang, car il a réussi à rendre leurs enfants obéissants, ce qui était exactement ce qu’ils recherchaient. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Cela fait scandale dans le pays et à l’international, alors le ministère de la santé interdit le recours aux électrochocs et aux châtiments corporels de ces centres. Le centre est fermé, mais Yang Yongxin n’est pas puni à hauteur de ce que la population chinoise aurait souhaité.
Ci dessous un reportage sur un camp de Yang Yongxin :
Les autres traitements ont d’autres fondements. Rao relève deux grands courants d’interprétations : l’un de Tao Ran qui estime que l’addiction à Internet a des racines biologiques, donc qu’il y a un besoin d’hospitalisation, des traitements médicamenteux ; l’autre de Tao Hongkai estime qu’au contraire ça ne devrait pas être médicalisé, mais soigné par la thérapie, par la parole, par l’éducation. Dans les faits, les camps de traitement mêlent les deux approches.
La « base »Rao étudiera sur place le camp de traitement nommé la « base » par les résidents, basé en principe sur l’idée qu’il y a un besoin d’hospitalisation, mais qui comporte énormément de phases de thérapie. Les jeunes de 14 à 19 ans y sont envoyés sournoisement par leurs parents qui ne savent plus comment gérer leurs comportements dit « anormaux », seuls quelques-uns sont venus de leur plein gré. Cela dure environ 6 mois, les jeunes y vivent ainsi que leur famille, même s’ils sont physiquement séparés et que seuls les parents ont le droit d’aller et venir librement. Les parents ont le droit d’interrompre le traitement à tout moment et ramener leur enfant. Généralement, tous proviennent de classes moyennes voire supérieures car le traitement a un coût conséquent.
Le camp a une structuration militaire, les jeunes étaient classés en escouade de 5 à 7 personnes, avec un chef d’escouade et un chef de section, ce rôle de chef étant occupé à tour de rôle. Entre les entraînements militaires, les cours et les moments de thérapies, ils devaient vivre en indépendance et ils devaient apprendre à laver leurs vêtements, faire leur lit de manière militaire, dormir et se lever à heure fixe. L’exercice physique se faisait à l’extérieur, qu’importe la météo. L’hygiène de chaque salle était vérifiée avec des évaluations, des scores et des classements : l’escouade la plus hygiénique était servi en premier au repas. C’était plus important qu’il n’y paraît, parce que même s’ils mangeaient à heures différentes, l’heure de fin de repas était la même pour tous. L’organisation de la base visait à différer le plaisir et les gratifications, afin qu’ils s’habituent à une vie sans récompense immédiate. Ainsi de nombreux objets étaient interdits (mais arrivaient néanmoins en contrebande) comme les boissons gazeuses, certains livres (fictions et mangas), les magazines masculins, les cigarettes, les appareils numériques. La base estimait que contrôler le plaisir permettait aussi de créer un espace d’introspection intérieure.
Une résistance à cette discipline s’opérait. Par exemple les jeunes rusaient pour faire passer quand même des objets interdits, ils utilisaient les toilettes pour échapper aux cours, ils gardaient le silence pour résister, certains pouvaient aussi s’affamer. Il pouvait y avoir des bagarres entre eux (mais rarement sur les instructeurs). Les punitions consistaient en des isolements de longue durée voire l’utilisation de Yueshu, des sortes de menottes s’attachant à des chaises ou lits. Les instructeurs ne répliquaient pas face à la violence et soit les repoussaient, soit les maîtrisaient. Des évasions pouvaient se produire et c’était un motif de punition absolue.
On a donc une discipline très ferme, militaire, qui semble mettre la responsabilité du trouble sur le jeune et ses diverses incompétences supposées. Rao précise que la discipline militaire est utilisée en Chine pour façonner l’esprit collectif et encourager les traits « positifs ». Cependant, ce n’est pas une méthode traditionnelle pour autant, elle provient d’un face à face moderne avec l’occident :
« Dans la Chine féodale, les dirigeants confucéens, issus de l’époque Han, n’étaient pas enclins à cultiver l’esprit militaire au sein de la population, car ils croyaient au pouvoir de l’alphabétisation et de la courtoisie. L’importance accordée à l’entraînement militaire parmi les étudiants et le peuple remonte au début des années 1900, lorsque la Chine était confrontée aux invasions militaires des pays occidentaux (JX Chen, 2003). Dès lors, l’entraînement militaire a été associé à la conformité au groupe, à la fierté nationale et à la dignité morale. À la base, l’entraînement militaire est censé cultiver la discipline, le respect, la force et l’intégrité des jeunes, les aidant ainsi à rester en bonne santé et à s’intégrer au système social. D’un point de vue symbolique, on peut également l’interpréter en comparaison avec « l’opium électrique », une métaphore qui associe l’IA [Internet Addiction] à la honte nationale pendant la guerre de l’opium (…). Dans une certaine mesure, la force et la discipline cultivées grâce à l’entraînement militaire évoquent la dignité morale dont les accros à Internet étaient censés manquer. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication.
Mais d’un autre côté, l’aspect thérapie également présent dans la base nous raconte une autre histoire sur d’autres fondements. Les thérapies sont à la fois individuelles et familiales, l’objectif est d’aider les adolescents et leurs parents à se comprendre et à communiquer. Le fait de rendre les parents plus compétents est notamment considéré comme la clef de la réussite du traitement :
« L’institution exige que tous les parents y résident et suivent un programme complémentaire qui les forme à devenir des tuteurs psychologiquement compétents. Peu d’institutions ont imposé la présence des parents tout au long du processus de traitement, car cela implique des coûts de main d’œuvre et de logistique supplémentaires. La plupart des parents se présentent dans les centres de traitement d’addiction à internet avec une mentalité de consommateur : « Je suis là pour soigner mon enfant, pas moi ! Ce n’est pas moi qui ai le problème. » Par conséquent, contrairement à la base, de nombreuses autres institutions ne demandent aux parents de revenir et de libérer leur enfant « réformé » qu’après deux ou trois mois (par exemple, à la fin des vacances d’été). Dans le programme de Tao Ran, cependant, le traitement est considéré comme vain sans la participation des parents. Le plus grand défi auquel sont confrontés les thérapeutes n’est pas la réticence des stagiaires à suivre une thérapie, car ils sont généralement amenés dans l’institution contre leur gré, mais plutôt d’enseigner aux parents qu’ils sont eux aussi responsables de la dépendance de leur enfant et de les persuader de rester ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication.
Un thérapeute dit à Rao que « l’addiction n’est rien de plus qu’une résistance symbolique que les jeunes opposent à quelqu’un ou quelque chose dans la vie, résistance qu’il reste à identifier par le biais de dialogues thérapeutiques ».
⋯✧⋯⬧Le reflet des games : même dans un problème très individuel, il y a le reflet de tous les environnements sociaux de la personne et leur gameplay mutuel.
Ainsi, dans les thérapies, les psy n’abordent quasiment pas la question de l’addiction avec eux – ce n’est pas le fait de ne pas pouvoir s’arrêter le problème – mais les conflits familiaux et scolaires que ça génère, à cause d’un cercle vicieux d’humiliations :
« La plupart des jeunes ont déclaré avoir été réprimandés par leurs parents ou humiliés par leurs enseignants en raison de leur désobéissance ou de leurs mauvais résultats scolaires. Les enseignants utilisaient souvent l’étiquette « cha sheng » (élève inférieur) pour désigner les élèves inférieurs. L’humiliation est l’un des maillons de la chaîne de pression des jeunes décrite précédemment. Certains parents se sont également souvenus avoir été humiliés par les enseignants lors des réunions de parents s’ils ne surveillaient pas correctement leur enfant. D’après mon expérience personnelle à l’école, les enseignants étaient également réprimandés par le surveillant de classe si leur classe avait de faibles résultats scolaires ou si l’un de leurs élèves enfreignait les règles de l’école. Juger le caractère moral d’un individu (par exemple, son assiduité, sa conformité à un groupe) à l’aune de ses résultats scolaires est une pratique courante dans le système éducatif public chinois. […] Avant que les parents n’arrivent à la base, ils n’étaient généralement pas perturbés par un enfant malade souffrant d’addiction à internet ; au contraire, ils se sentaient humiliés et angoissés d’avoir élevé un enfant désobéissant.»
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Les parents ont honte, parce que non seulement les autres membres de la société leur reprochent leur manque de contrôle, mais en plus ils dépriment parce que leur enfant avait dévié du chemin « normal ».
Cette pression ne se fait pas qu’au sein des environnements proximaux que sont la famille, l’école. Rao la localise aussi dans les changements politiques et culturels.
Culturellement les valeurs confucéennes restent profondément ancrés tant chez les personnes que dans les institutions :
« Des termes tels que Xiao (piété filiale), la valeur qui exige que les enfants placent les attentes de leurs parents avant les leurs, sont encore considérés comme applicables pour de nombreux parents, qui s’efforcent de contrôler chaque aspect du développement de leur enfant. Dans ce contexte, l’obéissance et la conformité de l’enfant sont considérées comme nécessaires même après sa majorité. Il est courant de voir des parents chinois coordonner le travail et le mariage de leur enfant, même lorsqu’il a entre 20 et 30 ans, bien que les jeunes qui quittent le foyer familial pour travailler dans les grandes villes bénéficient généralement d’une plus grande liberté dans leurs choix de vie. […] Autrefois, la seule voie acceptable pour le développement de l’enfant consistait à apprendre les classiques confucéens, à passer des examens et à devenir érudit. Ceux qui atteignaient leur majorité en suivant ce parcours exemplaire étaient considérés comme utiles à la nation, à la communauté et à la famille. Ceux qui s’égaraient étaient généralement considérés comme appartenant à un rang social inférieur. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Il y a donc une hiérarchie où les parents doivent contrôler leurs enfants, car ceux-ci sont considérées comme incapables d’avoir un jugement éclairé. Ainsi la perte de contrôle associé au jeune qui joue trop plutôt que de réussir à l’école, est perçue comme une honte car elle reflète leur incapacité à jouer leur rôle, ce qui est vu comme un échec amenant à ce rang d’inférieur. A cet élément se rajoute la politique de l’enfant unique qui fait que toute la pression retombe sur l’enfant, et les changements politico-économique qui font qu’il y a une grande compétition pour les emplois et ressources, ce qui inquiète les familles.
Et c’est exactement tout ceci que les jeunes ont cherché à fuir. Un jeune de 19 ans dit au chercheur :
« Quand je suis assis dans un cybercafé et que je joue, j’ai l’impression de posséder le monde. Je n’ai plus à me soucier des attentes excessives de mes parents ni de l’échec imminent d’un autre cours. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Pour les jeunes, jouer est une échappatoire aux lourdes pressions de l’école et du travail. La plupart des jeunes étudiées par les chercheurs ne jouent d’ailleurs qu’à un seul jeu, League of Legends (LoL), qui est connu pour être hautement compétitif, avec les performances de chaque jour calculées, synthétisées, mis en classement « à l’instar des évaluations scolaires chinoises » souligne Rao. Les résidents de la Base ont finalement choisi le même logiciel que celui qu’ils subissaient déjà IRL, mais le jeu leur permet d’y réussir, sans le poids des réelles humiliations.
On peut aussi voir un décalage dans la culture des jeunes et leurs parents :
« La réforme du marché et la politique d’ouverture ont exposé les Chinois à des pensées et des idéologies diverses. Les concepts occidentaux de droits libéraux et de liberté individuelle ne sont plus considérés comme étrangers ou politiquement erronés par la jeune génération. Il est donc de plus en plus difficile d’inculquer les valeurs traditionnelles par la récitation de textes exemplaires et une discipline mécanique. Ainsi, les conflits entre parents et enfants concernant les résultats scolaires et les jeux vidéo sont fréquents dans les familles où les parents ne savent pas comment réagir dans ce nouveau contexte de contrôle social. La plupart des stagiaires envoyés au camp ont signalé des conflits avec leurs parents concernant les « droits individuels sur le temps de jeu », que ces derniers jugent inacceptables. Les parents n’ont désormais d’autre choix que de faire appel à des experts, car même dans le reste des discours provenant de la société les connaissances parentales héritées des générations passées ne les ont pas préparées à faire face à la situation sans précédent de l’addiction à Internet »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Si l’aspect militaire de la Base semblait vouloir conformer les jeunes, l’aspect thérapie va plutôt dans le sens de résoudre le conflit en apprenant aux parents à comprendre, écouter, discuter avec les enfants. Finalement, cet aspect s’harmonise à l’horizontalité apportés par les changements de culture, en tentant de diminuer les facteurs de pressions mis sur le dos de leurs enfants.
Autrement dit, dans les troubles du jeu – que ce soit dans les études occidentales ou asiatiques – le jeu lui-même semble tout de même très peu « coupable » intrinsèquement des problèmes, si ce n’est qu’il semble être pris en un monde alternatif meilleur. La solution thérapeutique dans la Base est de réparer les relations, d’un côté ou d’un autre, notamment en éduquant aussi les parents. L’étude de Rao va également révéler un aspect particulièrement intéressant et révélateur du lien connectant les jeunes au jeu.
De joueur à créateur : le game design de la BaseLes jeunes du camp étaient autorisés à des jeux, mais exclusivement non numériques, comme les échecs, les cartes. Comme ils n’en étaient pas satisfaits, ils se sont mis à y rajouter des règles plus complexes. Un des jeux de cartes, « Tree Kingdoms Kill » était particulièrement apprécié, mais comme les jeunes répondaient moins rapidement au sifflet les appellant lorsqu’ils y jouaient, il a été considéré comme trop addictif et n’a plus été autorisé durant la semaine, seulement le week-end. Face à cet interdit, les jeunes ont créé une version de ce jeu appelé « The Base Kill », qui reprenait le concept du jeu, mais cette fois l’univers et les personnages étaient tirés de l’institution.
Leur version était particulièrement créative : dans le jeu original, on avance grâce à des cartes « chevaux », ils les ont remplacés par des baskets de différentes marques, celles-ci étant autorisées dans la Base (même si l’uniforme militaire était par ailleurs imposé). Dans leur jeu, ils ont intégré toutes les personnes de la base, jeunes comme instructeurs, en prenant soin d’y mettre un équilibre de force. Par exemple l’un des plus jeunes avait une vie faible de 3 cœurs, mais avait le pouvoir de garder une carte supplémentaire à chaque tour et pouvait éviter les attaques d’un autre personnage très fort. Tous les mérites de chacun étaient mis en valeur, dans une forme d’équité ainsi équilibrée. Même s’ils avaient des expériences épouvantables avec des adultes, ils n’en ont pas fait des personnages terribles : des traits saillants étaient repérés, mais sans l’intention d’offenser. Ils appréciaient tout autant se moquer un peu d’eux-mêmes à travers les personnages. L’équité mise en place représentaient aussi parfaitement leur volonté que chaque personne soit perçue avec respect, dans une forme d’horizontalité.
⋯✧⋯⬟ Design de l’horizontalité : Chaque personnage est valorisé. Les forces sont reconnues à chacun. la hiérarchie est rejetée sans tomber dans la revanche, le but est la victoire collective avec les forces individuelles reconnues.
[image error] Ils pouvaient ainsi incarner leur propre rôle ou celui des autres, jouer avec eux-mêmes et ce qui comptait n’était pas tant de vaincre les autres que de mieux comprendre comment exploiter ses propres forces et atteindre une victoire collective, qui pouvait d’ailleurs nécessiter un autosacrifice.
« La conception minimise la quête individualiste et orientée vers l’accomplissement personnel, encouragée par la société et reflétée dans l’anxiété de la classe moyenne chinoise. Au lieu de cela, ce jeu inclut la poursuite du statut individuel et de la reconnaissance sans renoncer au plaisir de la connexion mutuelle entre pairs, au sentiment d’appartenance à une communauté plus large et aux riches contingences expérientielles qui peuvent faire ressentir aux joueurs les moins avantagés le potentiels de victoire. Il résiste également à la hiérarchie sociale imposée et à l’étroitesse du chemin de la victoire individuelle (comme à l’école) en montrant délibérément une voie alternative. Bien que de nombreux mécanismes de jeu soient hérités du jeu bien conçu Tree Kingdoms Kill, notamment les tactiques collectives et les contingences, la raison de s’inspirer de Tree Kingdoms Kill révèle certaines aspirations collectives inconscientes ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Autrement dit, on retrouve ici la trace concrète de ce qui avait été perçue dans les recherches précédentes sur l’individualisme, le collectivisme et ses versions verticales et horizontales : effectivement la société chinoise à l’époque de l’étude de Rao se sentait pressée à adopter des codes individualistes et verticaux, les jeunes se sentaient écrasés de toute part (parents, école, société) par ces pressions également liées culturellement à la verticalité des idées confucéennes, alors ils fuyaient dans un jeu qui offrait la possibilité de réussir – mais qui représentait un même système assez vertical, voire de même modalités compétitives (LoL). Mais dans leur conception, il est très clairement limpide qu’ils souhaiteraient un collectivisme horizontal, ce qui on l’a vu dans les autres articles est curatif du trouble d’usage des jeux.
Quelques unes de leur cartes, « le personnage de Xiaobao (à gauche) et la carte des Nike (droite) photo issue par l’auteur Rao, Y., dans Li Guo, Douglas Eyman, and Hongmei SunGames & Play in Chinese
& Sinophone Cultures
Rao décrit cette conception comme une gamification de la Base et soulève à quel point c’est culturellement signifiant et a une valeur thérapeutique. Les jeux en ligne auxquels ils étaient accros étaient finalement des games proches des « jeux » IRL, ce qui ne remettaient pas en cause le système dans lesquels ils souffraient, c’en était juste une version où ils pouvaient plus facilement réussir, obtenir de la reconnaissance, s’identifier à des héros.
« Les gens réfléchissent à leur identité en cartographiant leurs activités sur les icônes et les symboles conçus par les sociétés de jeux ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Cependant, leur re-creation du jeu de cartes va beaucoup plus loin puisqu’il ne reproduit pas le game existant – la structure institutionnelle -, mais la change, supprimant les hiérarchies, changeant les relations de pouvoirs, restaurant les qualités de chacun. Il y a une horizontalisation appliquée, une absence de verticalité qui est maintenue, une forme d’individualisme-collectivisme dont le meilleur est gardé et le plus pressant mis de côté. C’est en soi une guérison, puisque la voie offerte par la création et le gameplay de ce jeu est de connaître ses forces sans nier les difficultés, tout en se liant aux autres pour des fins collectives. La prise de perspective que cela offre (jouer une autre personne) est aussi à noter. Cependant, les autorités sur place n’ont semble-t-il pas considérer ce phénomène comme notable, contrairement à Rao qui y voit beaucoup :
« The Base Kill, bien qu’il n’y ait aucun élément de jeu et pratiquement aucun gain matériel, le jeu est toujours profond car il connote une quête du statut social que les jeunes joueurs espèrent interpréter et reconstruire par eux -mêmes et au-delà de l’étiquette d’ « accro à Internet ». Avec un processus itératif de conception tout en jouant au jeu basé sur l’institution, ils ont adapté les règles institutionnelles et redéfini le cadre social plus large de gagner et de perdre qui produit cette institution totale. Alors que les adultes dirigeants considèrent ces jeux comme un passe-temps non utilitaire distinct des activités productives utilitaires telles que les devoirs scolaires, le conseil et la formation, les jeunes créent et découvrent des significations thérapeutiques à partir d’eux.
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Notez ici à quel point cette séparation stricte entre activités estimées non utilitaires VS utilitaires est aussi un point de vue très partagé en occident et innerve nos définitions de divertissement, de jeu, qu’on avait connecté avec le fait que les gens sont alors incités à prendre les jeux et divertissements pour oublier, ce qui augmente le potentiel de tomber dans le surjeu.
⋯✧⋯★Play : le play est une action créative qui peut transcender les règles existantes et créer de nouveaux symboles.
Adapter l’institution en jeu est en soi une forme de play expérimental au sein des règles institutionnelles. Et les moindres détails de la conception du jeu constituent un autre type de jeu créatif, construit sur le métalangage des règles, reconfiguré à l’échelle mondiale. Cela concorde avec l’argument de Thomas Malaby selon lequel les jeux sont toujours un « processus de devenir » et remplis de contingences. Un game développé est ontologiquement plus proche des institutions où les règles sont établies non seulement pour éviter les incertitudes, mais aussi pour créer des contingences et des significations, tandis que le play est une action créative entre le conscient et l’inconscient, et peut ainsi transcender les règles existantes et créer de nouveaux symboles ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
⋯✧⋯[image error]Ainsi, à cette conclusion sur la Base, vous devriez comprendre à quel point ce sujet du play et du game n’est pas une diversion de notre ligne éditoriale, mais totalement dans la question du hack social : notre rapport aux jeux est un rapport qui en dit beaucoup sur nos rapport aux environnements sociaux, ce qu’ils nous sapent ou nourrissent, et les émotions qu’ils génèrent sont tant notre reflet que celui des contraintes sociales qu’on porte et nos relations – ou absence de relations – à elles. Les jeunes nous ont livrés ici une façon très empuissantante8 d’y répondre : si le game déconne, si rien ne va, reconstruit-le, même symboliquement, et tu verras en face tes véritables souhaits et attentes à la fois tant personnels que culturels et politiques.
La prochaine fois, on parlera rapidement de manipulations des jeux via les darks patterns et on cherchera à patcher notre rapport aux jeux.
La suite : Patcher notre rapport au jeu [AJ6] Notes de bas de page Déroulez pour consulter toutes les notes de bas de page et la biblio
La bibliographie complète est présente ici : Bibliographie [AJV]
Image d’entête issue de l’expérience VR « Diagnosia » de Zhang Mengtai « ; » il s’est battu, a été battu et a été jeté dans la salle de thérapie de Morita jusqu’au matin » »
1 Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication. ; Rao, Y. (2015). Coming of Age with Internet Addiction in China: An Ethnographic Study of Institutional Encounters and Subject Formation
2Bax, T. (2013). Youth and Internet addiction in China. Routledge.
3Cité dans Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China.: Li, J. (2008). 心灵对话(二)—网瘾让他去偷窃 [Dialogue of mind II: Internet addiction makes him steal]. 法律与生活, 4, 57–58.
4Cité dans Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication. Q. Li et Yang, 2009 Li, Q., & Yang, J. L. (2009). 大学生杀父杀母,网络成瘾是否罪责可恕 [Can the patricide and matricide be pardoned for internet addiction]. 人生与伴侣月刊, 4, 8–10.
5Cité dans Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication : Szablewicz, M. (2010). The ill effects of “opium for the spirit”: A critical cultural analysis of China’s internet addiction moral panic.
6 https://en.wikipedia.org/wiki/Yang_Yongxin
7 Thomas Malaby, “Beyond Play: A New Approach to Games,” Games and Culture 2, no. 2
8Empuissantement : traduction francisée d’empowerment, désigne le processus par lequel un individu ou un groupe reprend du pouvoir d’agir sur sa vie et son environnement
Un camp de traitement pour « l’addiction » à internet ? [AJ5]
Pour cet article, on va se baser principalement sur le travail de Rao Yichen1.
Cet article est la suite de :
Comment ne plus être « accro » aux jeux-vidéo… Qu’est-ce qui pousse certains à ne faire que jouer aux jeux de leur vie ? Jouer pour oublier ? [AJ3] Jouer en collectiviste ou en individualiste ? [AJ4]
En Chine, en 2008, il était estimé qu’environ 24 millions de jeunes étaient en traitement pour « addiction à internet », un terme non reconnu par les universitaires, mais commun pour désigner les jeunes « dont le fonctionnement social est affecté après avoir passé des heures excessives à jouer en ligne », ce qui ressemble donc au trouble d’usage des jeux. Ces jeunes fuguaient le domicile familial et les cours pour les cybercafés2, des reportages montraient comment certains se mettaient à voler et cambrioler pour obtenir de l’argent et pouvoir jouer plus au cybercafé3 ; on rapporte des histoires où les jeunes blessaient voire tuaient leur parents suite à des conflits autour du temps de jeu ou de l’argent de poche pour jouer4. La panique monte et on parle « d’opium numérique », un terme hautement significatif en Chine, car il renvoie à l’épisode historique des « guerre d’opium », guerres débutées quand les britanniques importaient de l’opium en Chine alors que l’empereur tentait d’en interdire l’usage. S’en est suivi des guerres, que la Chine perdit : l’opium a donc en Chine une valence de profonde honte nationale et familiale, d’infériorité morale collective5.
Dès 2002, le gouvernement Chinois interdit l’accès aux cybercafés aux mineurs et en 2006 il considère l’utilisation excessive d’Internet sur le même pied d’égalité que la consommation d’alcool, la toxicomanie, etc. En 2008, le gouvernement établit des jeux « en ligne verte », c’est-à-dire des jeux qui étaient considérés comme moraux car non addictif, sans images sexuelles ni activités violentes. Il développe un système « anti immersion » renforçant le pouvoir des parents sur les activités numériques de leurs enfants, qui consistait en un logiciel permettant une surveillance accrue et disposant d’un système de filtrage : il n’a pas été maintenu en raison des critiques publiques le considérant comme un viol de confidentialité des infos.
Parallèlement, des camps et centres de traitement ont été mis en place. En 2006, des informations révèle qu’un centre du psychiatre Yang Yongxin utilisait des méthodes disciplinaires violentes impliquant notamment des électrochocs, sans anesthésie6 :
« Yang a fondé son traitement sur la conviction que lorsque les jeunes associent la douleur des décharges électriques à la défiance et à leur désir de jouer, ils deviennent moins enclins à jouer et plus enclins à se comporter correctement. De nombreux parents ont cru à la théorie de Yang, car il a réussi à rendre leurs enfants obéissants, ce qui était exactement ce qu’ils recherchaient. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Cela fait scandale dans le pays et à l’international, alors le ministère de la santé interdit le recours aux électrochocs et aux châtiments corporels de ces centres. Le centre est fermé, mais Yang Yongxin n’est pas puni à hauteur de ce que la population chinoise aurait souhaité.
Ci dessous un reportage sur un camp de Yang Yongxin :
Les autres traitements ont d’autres fondements. Rao relève deux grands courants d’interprétations : l’un de Tao Ran qui estime que l’addiction à Internet a des racines biologiques, donc qu’il y a un besoin d’hospitalisation, des traitements médicamenteux ; l’autre de Tao Hongkai estime qu’au contraire ça ne devrait pas être médicalisé, mais soigné par la thérapie, par la parole, par l’éducation. Dans les faits, les camps de traitement mêlent les deux approches.
Rao étudiera sur place le camp de traitement nommé la « base » par les résidents, basé en principe sur l’idée qu’il y a un besoin d’hospitalisation, mais qui comporte énormément de phases de thérapie. Les jeunes de 14 à 19 ans y sont envoyés sournoisement par leurs parents qui ne savent plus comment gérer leurs comportements dit « anormaux », seuls quelques-uns sont venus de leur plein gré. Cela dure environ 6 mois, les jeunes y vivent ainsi que leur famille, même s’ils sont physiquement séparés et que seuls les parents ont le droit d’aller et venir librement. Les parents ont le droit d’interrompre le traitement à tout moment et ramener leur enfant. Généralement, tous proviennent de classes moyennes voire supérieures car le traitement a un coût conséquent.
Le camp a une structuration militaire, les jeunes étaient classés en escouade de 5 à 7 personnes, avec un chef d’escouade et un chef de section, ce rôle de chef étant occupé à tour de rôle. Entre les entraînements militaires, les cours et les moments de thérapies, ils devaient vivre en indépendance et ils devaient apprendre à laver leurs vêtements, faire leur lit de manière militaire, dormir et se lever à heure fixe. L’exercice physique se faisait à l’extérieur, qu’importe la météo. L’hygiène de chaque salle était vérifiée avec des évaluations, des scores et des classements : l’escouade la plus hygiénique était servi en premier au repas. C’était plus important qu’il n’y paraît, parce que même s’ils mangeaient à heures différentes, l’heure de fin de repas était la même pour tous. L’organisation de la base visait à différer le plaisir et les gratifications, afin qu’ils s’habituent à une vie sans récompense immédiate. Ainsi de nombreux objets étaient interdits (mais arrivaient néanmoins en contrebande) comme les boissons gazeuses, certains livres (fictions et mangas), les magazines masculins, les cigarettes, les appareils numériques. La base estimait que contrôler le plaisir permettait aussi de créer un espace d’introspection intérieure.
Une résistance à cette discipline s’opérait. Par exemple les jeunes rusaient pour faire passer quand même des objets interdits, ils utilisaient les toilettes pour échapper aux cours, ils gardaient le silence pour résister, certains pouvaient aussi s’affamer. Il pouvait y avoir des bagarres entre eux (mais rarement sur les instructeurs). Les punitions consistaient en des isolements de longue durée voire l’utilisation de Yueshu, des sortes de menottes s’attachant à des chaises ou lits. Les instructeurs ne répliquaient pas face à la violence et soit les repoussaient, soit les maîtrisaient. Des évasions pouvaient se produire et c’était un motif de punition absolue.
On a donc une discipline très ferme, militaire, qui semble mettre la responsabilité du trouble sur le jeune et ses diverses incompétences supposées. Rao précise que la discipline militaire est utilisée en Chine pour façonner l’esprit collectif et encourager les traits « positifs ». Cependant, ce n’est pas une méthode traditionnelle pour autant, elle provient d’un face à face moderne avec l’occident :
« Dans la Chine féodale, les dirigeants confucéens, issus de l’époque Han, n’étaient pas enclins à cultiver l’esprit militaire au sein de la population, car ils croyaient au pouvoir de l’alphabétisation et de la courtoisie. L’importance accordée à l’entraînement militaire parmi les étudiants et le peuple remonte au début des années 1900, lorsque la Chine était confrontée aux invasions militaires des pays occidentaux (JX Chen, 2003). Dès lors, l’entraînement militaire a été associé à la conformité au groupe, à la fierté nationale et à la dignité morale. À la base, l’entraînement militaire est censé cultiver la discipline, le respect, la force et l’intégrité des jeunes, les aidant ainsi à rester en bonne santé et à s’intégrer au système social. D’un point de vue symbolique, on peut également l’interpréter en comparaison avec « l’opium électrique », une métaphore qui associe l’IA [Internet Addiction] à la honte nationale pendant la guerre de l’opium (…). Dans une certaine mesure, la force et la discipline cultivées grâce à l’entraînement militaire évoquent la dignité morale dont les accros à Internet étaient censés manquer. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication.
Mais d’un autre côté, l’aspect thérapie également présent dans la base nous raconte une autre histoire sur d’autres fondements. Les thérapies sont à la fois individuelles et familiales, l’objectif est d’aider les adolescents et leurs parents à se comprendre et à communiquer. Le fait de rendre les parents plus compétents est notamment considéré comme la clef de la réussite du traitement :
« L’institution exige que tous les parents y résident et suivent un programme complémentaire qui les forme à devenir des tuteurs psychologiquement compétents. Peu d’institutions ont imposé la présence des parents tout au long du processus de traitement, car cela implique des coûts de main d’œuvre et de logistique supplémentaires. La plupart des parents se présentent dans les centres de traitement d’addiction à internet avec une mentalité de consommateur : « Je suis là pour soigner mon enfant, pas moi ! Ce n’est pas moi qui ai le problème. » Par conséquent, contrairement à la base, de nombreuses autres institutions ne demandent aux parents de revenir et de libérer leur enfant « réformé » qu’après deux ou trois mois (par exemple, à la fin des vacances d’été). Dans le programme de Tao Ran, cependant, le traitement est considéré comme vain sans la participation des parents. Le plus grand défi auquel sont confrontés les thérapeutes n’est pas la réticence des stagiaires à suivre une thérapie, car ils sont généralement amenés dans l’institution contre leur gré, mais plutôt d’enseigner aux parents qu’ils sont eux aussi responsables de la dépendance de leur enfant et de les persuader de rester ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication.
Un thérapeute dit à Rao que « l’addiction n’est rien de plus qu’une résistance symbolique que les jeunes opposent à quelqu’un ou quelque chose dans la vie, résistance qu’il reste à identifier par le biais de dialogues thérapeutiques ».

Ainsi, dans les thérapies, les psy n’abordent quasiment pas la question de l’addiction avec eux – ce n’est pas le fait de ne pas pouvoir s’arrêter le problème – mais les conflits familiaux et scolaires que ça génère, à cause d’un cercle vicieux d’humiliations :
« La plupart des jeunes ont déclaré avoir été réprimandés par leurs parents ou humiliés par leurs enseignants en raison de leur désobéissance ou de leurs mauvais résultats scolaires. Les enseignants utilisaient souvent l’étiquette « cha sheng » (élève inférieur) pour désigner les élèves inférieurs. L’humiliation est l’un des maillons de la chaîne de pression des jeunes décrite précédemment. Certains parents se sont également souvenus avoir été humiliés par les enseignants lors des réunions de parents s’ils ne surveillaient pas correctement leur enfant. D’après mon expérience personnelle à l’école, les enseignants étaient également réprimandés par le surveillant de classe si leur classe avait de faibles résultats scolaires ou si l’un de leurs élèves enfreignait les règles de l’école. Juger le caractère moral d’un individu (par exemple, son assiduité, sa conformité à un groupe) à l’aune de ses résultats scolaires est une pratique courante dans le système éducatif public chinois. […] Avant que les parents n’arrivent à la base, ils n’étaient généralement pas perturbés par un enfant malade souffrant d’addiction à internet ; au contraire, ils se sentaient humiliés et angoissés d’avoir élevé un enfant désobéissant.»
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Les parents ont honte, parce que non seulement les autres membres de la société leur reprochent leur manque de contrôle, mais en plus ils dépriment parce que leur enfant avait dévié du chemin « normal ».
Cette pression ne se fait pas qu’au sein des environnements proximaux que sont la famille, l’école. Rao la localise aussi dans les changements politiques et culturels.
Culturellement les valeurs confucéennes restent profondément ancrés tant chez les personnes que dans les institutions :
« Des termes tels que Xiao (piété filiale), la valeur qui exige que les enfants placent les attentes de leurs parents avant les leurs, sont encore considérés comme applicables pour de nombreux parents, qui s’efforcent de contrôler chaque aspect du développement de leur enfant. Dans ce contexte, l’obéissance et la conformité de l’enfant sont considérées comme nécessaires même après sa majorité. Il est courant de voir des parents chinois coordonner le travail et le mariage de leur enfant, même lorsqu’il a entre 20 et 30 ans, bien que les jeunes qui quittent le foyer familial pour travailler dans les grandes villes bénéficient généralement d’une plus grande liberté dans leurs choix de vie. […] Autrefois, la seule voie acceptable pour le développement de l’enfant consistait à apprendre les classiques confucéens, à passer des examens et à devenir érudit. Ceux qui atteignaient leur majorité en suivant ce parcours exemplaire étaient considérés comme utiles à la nation, à la communauté et à la famille. Ceux qui s’égaraient étaient généralement considérés comme appartenant à un rang social inférieur. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Il y a donc une hiérarchie où les parents doivent contrôler leurs enfants, car ceux-ci sont considérées comme incapables d’avoir un jugement éclairé. Ainsi la perte de contrôle associé au jeune qui joue trop plutôt que de réussir à l’école, est perçue comme une honte car elle reflète leur incapacité à jouer leur rôle, ce qui est vu comme un échec amenant à ce rang d’inférieur. A cet élément se rajoute la politique de l’enfant unique qui fait que toute la pression retombe sur l’enfant, et les changements politico-économique qui font qu’il y a une grande compétition pour les emplois et ressources, ce qui inquiète les familles.
Et c’est exactement tout ceci que les jeunes ont cherché à fuir. Un jeune de 19 ans dit au chercheur :
« Quand je suis assis dans un cybercafé et que je joue, j’ai l’impression de posséder le monde. Je n’ai plus à me soucier des attentes excessives de mes parents ni de l’échec imminent d’un autre cours. »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Pour les jeunes, jouer est une échappatoire aux lourdes pressions de l’école et du travail. La plupart des jeunes étudiées par les chercheurs ne jouent d’ailleurs qu’à un seul jeu, League of Legends (LoL), qui est connu pour être hautement compétitif, avec les performances de chaque jour calculées, synthétisées, mis en classement « à l’instar des évaluations scolaires chinoises » souligne Rao. Les résidents de la Base ont finalement choisi le même logiciel que celui qu’ils subissaient déjà IRL, mais le jeu leur permet d’y réussir, sans le poids des réelles humiliations.
On peut aussi voir un décalage dans la culture des jeunes et leurs parents :
« La réforme du marché et la politique d’ouverture ont exposé les Chinois à des pensées et des idéologies diverses. Les concepts occidentaux de droits libéraux et de liberté individuelle ne sont plus considérés comme étrangers ou politiquement erronés par la jeune génération. Il est donc de plus en plus difficile d’inculquer les valeurs traditionnelles par la récitation de textes exemplaires et une discipline mécanique. Ainsi, les conflits entre parents et enfants concernant les résultats scolaires et les jeux vidéo sont fréquents dans les familles où les parents ne savent pas comment réagir dans ce nouveau contexte de contrôle social. La plupart des stagiaires envoyés au camp ont signalé des conflits avec leurs parents concernant les « droits individuels sur le temps de jeu », que ces derniers jugent inacceptables. Les parents n’ont désormais d’autre choix que de faire appel à des experts, car même dans le reste des discours provenant de la société les connaissances parentales héritées des générations passées ne les ont pas préparées à faire face à la situation sans précédent de l’addiction à Internet »
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Si l’aspect militaire de la Base semblait vouloir conformer les jeunes, l’aspect thérapie va plutôt dans le sens de résoudre le conflit en apprenant aux parents à comprendre, écouter, discuter avec les enfants. Finalement, cet aspect s’harmonise à l’horizontalité apportés par les changements de culture, en tentant de diminuer les facteurs de pressions mis sur le dos de leurs enfants.
Autrement dit, dans les troubles du jeu – que ce soit dans les études occidentales ou asiatiques – le jeu lui-même semble tout de même très peu « coupable » intrinsèquement des problèmes, si ce n’est qu’il semble être pris en un monde alternatif meilleur. La solution thérapeutique dans la Base est de réparer les relations, d’un côté ou d’un autre, notamment en éduquant aussi les parents. L’étude de Rao va également révéler un aspect particulièrement intéressant et révélateur du lien connectant les jeunes au jeu.
De joueur à créateur : le game design de la BaseLes jeunes du camp étaient autorisés à des jeux, mais exclusivement non numériques, comme les échecs, les cartes. Comme ils n’en étaient pas satisfaits, ils se sont mis à y rajouter des règles plus complexes. Un des jeux de cartes, « Tree Kingdoms Kill » était particulièrement apprécié, mais comme les jeunes répondaient moins rapidement au sifflet les appellant lorsqu’ils y jouaient, il a été considéré comme trop addictif et n’a plus été autorisé durant la semaine, seulement le week-end. Face à cet interdit, les jeunes ont créé une version de ce jeu appelé « The Base Kill », qui reprenait le concept du jeu, mais cette fois l’univers et les personnages étaient tirés de l’institution.
Leur version était particulièrement créative : dans le jeu original, on avance grâce à des cartes « chevaux », ils les ont remplacés par des baskets de différentes marques, celles-ci étant autorisées dans la Base (même si l’uniforme militaire était par ailleurs imposé). Dans leur jeu, ils ont intégré toutes les personnes de la base, jeunes comme instructeurs, en prenant soin d’y mettre un équilibre de force. Par exemple l’un des plus jeunes avait une vie faible de 3 cœurs, mais avait le pouvoir de garder une carte supplémentaire à chaque tour et pouvait éviter les attaques d’un autre personnage très fort. Tous les mérites de chacun étaient mis en valeur, dans une forme d’équité ainsi équilibrée. Même s’ils avaient des expériences épouvantables avec des adultes, ils n’en ont pas fait des personnages terribles : des traits saillants étaient repérés, mais sans l’intention d’offenser. Ils appréciaient tout autant se moquer un peu d’eux-mêmes à travers les personnages. L’équité mise en place représentaient aussi parfaitement leur volonté que chaque personne soit perçue avec respect, dans une forme d’horizontalité.
[image error] ⬟ Design de l’horizontalité . Chaque personnage est valorisé. Les forces sont reconnues à chacun. la hiérarchie est rejetée sans tomber dans la revanche, le but est la victoire collective avec les forces individuelles reconnues.Ils pouvaient ainsi incarner leur propre rôle ou celui des autres, jouer avec eux-mêmes et ce qui comptait n’était pas tant de vaincre les autres que de mieux comprendre comment exploiter ses propres forces et atteindre une victoire collective, qui pouvait d’ailleurs nécessiter un autosacrifice.
« La conception minimise la quête individualiste et orientée vers l’accomplissement personnel, encouragée par la société et reflétée dans l’anxiété de la classe moyenne chinoise. Au lieu de cela, ce jeu inclut la poursuite du statut individuel et de la reconnaissance sans renoncer au plaisir de la connexion mutuelle entre pairs, au sentiment d’appartenance à une communauté plus large et aux riches contingences expérientielles qui peuvent faire ressentir aux joueurs les moins avantagés le potentiels de victoire. Il résiste également à la hiérarchie sociale imposée et à l’étroitesse du chemin de la victoire individuelle (comme à l’école) en montrant délibérément une voie alternative. Bien que de nombreux mécanismes de jeu soient hérités du jeu bien conçu Tree Kingdoms Kill, notamment les tactiques collectives et les contingences, la raison de s’inspirer de Tree Kingdoms Kill révèle certaines aspirations collectives inconscientes ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Autrement dit, on retrouve ici la trace concrète de ce qui avait été perçue dans les recherches précédentes sur l’individualisme, le collectivisme et ses versions verticales et horizontales : effectivement la société chinoise à l’époque de l’étude de Rao se sentait pressée à adopter des codes individualistes et verticaux, les jeunes se sentaient écrasés de toute part (parents, école, société) par ces pressions également liées culturellement à la verticalité des idées confucéennes, alors ils fuyaient dans un jeu qui offrait la possibilité de réussir – mais qui représentait un même système assez vertical, voire de même modalités compétitives (LoL). Mais dans leur conception, il est très clairement limpide qu’ils souhaiteraient un collectivisme horizontal, ce qui on l’a vu dans les autres articles est curatif du trouble d’usage des jeux.
Quelques unes de leur cartes, « le personnage de Xiaobao (à gauche) et la carte des Nike (droite) photo issue par l’auteur Rao, Y., dans Li Guo, Douglas Eyman, and Hongmei SunGames & Play in Chinese
& Sinophone Cultures
Rao décrit cette conception comme une gamification de la Base et soulève à quel point c’est culturellement signifiant et a une valeur thérapeutique. Les jeux en ligne auxquels ils étaient accros étaient finalement des games proches des « jeux » IRL, ce qui ne remettaient pas en cause le système dans lesquels ils souffraient, c’en était juste une version où ils pouvaient plus facilement réussir, obtenir de la reconnaissance, s’identifier à des héros.
« Les gens réfléchissent à leur identité en cartographiant leurs activités sur les icônes et les symboles conçus par les sociétés de jeux ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Cependant, leur re-creation du jeu de cartes va beaucoup plus loin puisqu’il ne reproduit pas le game existant – la structure institutionnelle -, mais la change, supprimant les hiérarchies, changeant les relations de pouvoirs, restaurant les qualités de chacun. Il y a une horizontalisation appliquée, une absence de verticalité qui est maintenue, une forme d’individualisme-collectivisme dont le meilleur est gardé et le plus pressant mis de côté. C’est en soi une guérison, puisque la voie offerte par la création et le gameplay de ce jeu est de connaître ses forces sans nier les difficultés, tout en se liant aux autres pour des fins collectives. La prise de perspective que cela offre (jouer une autre personne) est aussi à noter. Cependant, les autorités sur place n’ont semble-t-il pas considérer ce phénomène comme notable, contrairement à Rao qui y voit beaucoup :
« The Base Kill, bien qu’il n’y ait aucun élément de jeu et pratiquement aucun gain matériel, le jeu est toujours profond car il connote une quête du statut social que les jeunes joueurs espèrent interpréter et reconstruire par eux -mêmes et au-delà de l’étiquette d’ « accro à Internet ». Avec un processus itératif de conception tout en jouant au jeu basé sur l’institution, ils ont adapté les règles institutionnelles et redéfini le cadre social plus large de gagner et de perdre qui produit cette institution totale. Alors que les adultes dirigeants considèrent ces jeux comme un passe-temps non utilitaire distinct des activités productives utilitaires telles que les devoirs scolaires, le conseil et la formation, les jeunes créent et découvrent des significations thérapeutiques à partir d’eux.
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
Notez ici à quel point cette séparation stricte entre activités estimées non utilitaires VS utilitaires est aussi un point de vue très partagé en occident et innerve nos définitions de divertissement, de jeu, qu’on avait connecté avec le fait que les gens sont alors incités à prendre les jeux et divertissements pour oublier, ce qui augmente le potentiel de tomber dans le surjeu.
Adapter l’institution en jeu est en soi une forme de play expérimental au sein des règles institutionnelles. Et les moindres détails de la conception du jeu constituent un autre type de jeu créatif, construit sur le métalangage des règles, reconfiguré à l’échelle mondiale. Cela concorde avec l’argument de Thomas Malaby selon lequel les jeux sont toujours un « processus de devenir » et remplis de contingences. Un game développé est ontologiquement plus proche des institutions où les règles sont établies non seulement pour éviter les incertitudes, mais aussi pour créer des contingences et des significations, tandis que le play est une action créative entre le conscient et l’inconscient, et peut ainsi transcender les règles existantes et créer de nouveaux symboles ».
Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication.
⬤ play, le play est une action créative qui peut transcender les règles existantes et créer de nouveaux symboles.[image error]Ainsi, à cette conclusion sur la Base, vous devriez comprendre à quel point ce sujet du play et du game n’est pas une diversion de notre ligne éditoriale, mais totalement dans la question du hack social : notre rapport aux jeux est un rapport qui en dit beaucoup sur nos rapport aux environnements sociaux, ce qu’ils nous sapent ou nourrissent, et les émotions qu’ils génèrent sont tant notre reflet que celui des contraintes sociales qu’on porte et nos relations – ou absence de relations – à elles. Les jeunes nous ont livrés ici une façon très empuissantante8 d’y répondre : si le game déconne, si rien ne va, reconstruit-le, même symboliquement, et tu verras en face tes véritables souhaits et attentes à la fois tant personnels que culturels et politiques.
La prochaine fois, on parlera rapidement de manipulations des jeux via les darks patterns et on cherchera à patcher notre rapport aux jeux.
Note de bas de pageLa bibliographie complète est présente ici : Bibliographie [AJV]
Image d’entête issue de l’expérience VR « Diagnosia » de Zhang Mengtai « ; » il s’est battu, a été battu et a été jeté dans la salle de thérapie de Morita jusqu’au matin » »
1 Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China . History of Psychology, Advance online publication. ; Rao, Y. (2015). Coming of Age with Internet Addiction in China: An Ethnographic Study of Institutional Encounters and Subject Formation
2Bax, T. (2013). Youth and Internet addiction in China. Routledge.
3Cité dans Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China.: Li, J. (2008). 心灵对话(二)—网瘾让他去偷窃 [Dialogue of mind II: Internet addiction makes him steal]. 法律与生活, 4, 57–58.
4Cité dans Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication. Q. Li et Yang, 2009 Li, Q., & Yang, J. L. (2009). 大学生杀父杀母,网络成瘾是否罪责可恕 [Can the patricide and matricide be pardoned for internet addiction]. 人生与伴侣月刊, 4, 8–10.
5Cité dans Rao, Y. (2019,. From Confucianism to Psychology: Rebooting Internet Addicts in China. History of Psychology, Advance online publication : Szablewicz, M. (2010). The ill effects of “opium for the spirit”: A critical cultural analysis of China’s internet addiction moral panic.
6 https://en.wikipedia.org/wiki/Yang_Yongxin
7 Thomas Malaby, “Beyond Play: A New Approach to Games,” Games and Culture 2, no. 2
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