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“Au point de départ de la réflexion de Young, il y a le constat d'une lacune dans le champ de la pensée féministe : « De façon étrange, les chercheuses féministes n'ont que très peu pensé de façon méthodique ces expériences ordinaires du corps par lesquelles la plupart des femmes s'identifient spécifiquement en tant que femmes, quand bien même ces expériences varient grandement du point de vue de leurs caractéristiques concrètes. » Young l'explique par le fait que la plupart des analyses se fondent sur une interprétation des différences corporelles comme à la fois terreau et justification des inégalités structurelles entre femmes et hommes. Dans cette perspective, la corporéité féminine est ce qu'il faut déconstruire et, d'une certaine façon, oublier. D'où cette occultation qui fut aussi une étape incontournable, voire nécessaire, dans l'histoire de la libération des femmes : après des siècles d'enfermement dans le carcan de leurs corps reproducteurs, les femmes devaient s'en affranchir tout à fait pour éprouver, enfin, la condition de sujet libre et agissant qui leur avait été jusque-là déniée. Selon Iris Marion Young, c'est précisément au nom de cette aspiration à l'universalité abstraite que le féminisme humaniste s'est imposé sous la forme d'une « révolte contre la féminité ». (p. 114)”
― Un corps à soi
― Un corps à soi
“Young revient sur les approches féministes des années 1970 et sur l'antagonisme apparemment irréconciliable sur lequel elles ont débouché : d'un côté, un idéal universaliste qui refuse de considérer que le sexe biologique de naissance puisse avoir une quelconque incidence sur les projets d'un individu et sur la façon dont il noue des relations à autrui, de l'autre, une approche différentialiste insistant sur les spécificités corporelles de leur existence et sur l'importance de la maternité pour caractériser l'expérience de la plupart des femmes. Elle évoque ensuite la proposition de Judith Butler de se débarrasser du sujet politique du féminisme, qu'il soit fondé sur une définition biologique (le sexe) ou sur une définition sociale et culturelle (le genre). En montrant que la matérialité des corps sexués est elle-même socialement construite et que le genre est une performance, Butler fait l'hypothèse qu'on s'extirperait de l'opposition paralysante entre options universaliste et différentialiste.
Mais, pour Iris Marion Young, aussi pertinent et utiles soit-elle, la pensée queer reste insuffisante quand il s'agit de comprendre l'expérience vécue ordinaire qui s'éprouve au regard de la féminité et de la masculinité hégémoniques. Elle propose donc de revenir à la phénoménologie existentialiste de Simone de Beauvoir dont le cœur théorique est le concept de *corps vécu* défini comme « l'idée unifiée d'un corps physique agissant et s'éprouvant dans un contexte socio-culturel spécifique ; c'est un corps-en-situation ». Une fois ce postulat posé, elle s'attache à déplier la dialectique beuvoirienne de la facticité et de la liberté : la relation entre l'existence concrète et matérielle de la personne et son environnement physique et social constitue sa facticité ; cependant, toute personne est dotée de la liberté ontologique de se construire elle-même dans sa relation à cette facticité. (p. 126-127)”
― Un corps à soi
Mais, pour Iris Marion Young, aussi pertinent et utiles soit-elle, la pensée queer reste insuffisante quand il s'agit de comprendre l'expérience vécue ordinaire qui s'éprouve au regard de la féminité et de la masculinité hégémoniques. Elle propose donc de revenir à la phénoménologie existentialiste de Simone de Beauvoir dont le cœur théorique est le concept de *corps vécu* défini comme « l'idée unifiée d'un corps physique agissant et s'éprouvant dans un contexte socio-culturel spécifique ; c'est un corps-en-situation ». Une fois ce postulat posé, elle s'attache à déplier la dialectique beuvoirienne de la facticité et de la liberté : la relation entre l'existence concrète et matérielle de la personne et son environnement physique et social constitue sa facticité ; cependant, toute personne est dotée de la liberté ontologique de se construire elle-même dans sa relation à cette facticité. (p. 126-127)”
― Un corps à soi
“Si les corps féminins et masculins sont toujours conçus à travers le prisme de leur sexuation, dans le cadre de la binarité à perpétuer, l'opération ne revêt absolument pas le même sens pour les uns que pour les autres. Pour résumer cette disparité d'une formule, on peut dire que les corps des femmes deviennent et demeurent sexués-sexuels quand les corps des hommes s'imposent comme sexués-universels. C'est au moment de la puberté que s'enclenche cette construction différenciée. L'apparition des marqueurs sexués renvoie les filles à une immédiate objectivation qui place leur corps sous le signe de la disponibilité sexuelle, quand elle initie chez les garçons un processus d'incarnation-subjectivation annonciateur de leur future autonomie. Si, des deux côté,s les mécanismes de l'enfermement dans les rôles de genre fonctionnent à plein, les effets produits quant aux possibilités d'action dans le monde et aux potentialités d'épanouissement des corps-sujets sont diamétralement opposés. (p. 185)”
― Un corps à soi
― Un corps à soi
“Le défi que la philosophe [Iris Marion Young] entreprend alors de relever est au fondement même de son féminisme phénoménologique : comment penser le corps des femmes, dans ses dimensions spécifiquement sexuées, sans tomber dans l'ornière essentialiste ? Comment articuler l'idée que la subjectivité féminine est indissociable de la corporéité, l'expérience des femmes étant toujours « vécue et éprouvée de façon charnelle », tout en gardant la perspective de la destruction des ressorts patriarcaux de la soumission féminine ? Comment enfin s'intéresser à ces caractéristiques corporelles prétendument communes à toutes les femmes sans gommer du même coup toutes ces autres, notamment celles fondées sur la race et la classe, qui creusent d'incommensurables écarts entre les femmes et constituent autant de facteurs d'oppression ? Deux écueils épistémologiques doivent être évités : il faut, d'une part, appréhender le corps féminin en le désinsérant du cadre essentialisant de la féminité et, d'autre part, penser l'expérience vécue de la corporéité féminine sans l'universaliser. (p. 116)”
― Un corps à soi
― Un corps à soi
“Iris Marion Young ne s'arrête pas à la description des modalités typiques du corps féminin, elle en met au jour les raisons, précisant que la source « ne se trouve ni dans l'anatomie ni dans la physiologie, et surtout pas dans une mystérieuse essence féminine », mais découle « de la situation précise des femmes conditionnées par l'oppression sexiste dans la société contemporaine ». Elle rappelle que, dans une perspective phénoménologique, le corps ne peut exister comme objet, qu'il est indissociable de la subjectivité, impliqué vers un au-delà de soi-même. Elle montre que les femmes l'éprouvent cependant toujours comme étant à la fois sujet et objet. La preuve en est qu'elles manifestent un niveau élevé de « proéminence corporelle », c'est-à-dire une conscience aiguë de et une attention constante à leur propres corps. De cela, Young déduit que l'existence corporelle féminine est autoréférentielle. D'abord, parce que la femme se perçoit comme l'objet du mouvement plutôt que comme son autrice ; puis du fait qu'elle divise systématiquement son attention entre la tâche qu'elle doit accomplir et le corps qu'elle doit persuader d'agir ; enfin, parce qu'elle sait que son mouvement sera regardé. (p. 175-176)”
― Un corps à soi
― Un corps à soi
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