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“D'un point de vue politique, le fait de se soumettre renvoie à l'impossibilité de résister à une puissance extérieure, c'est ne pas pouvoir faire autrement. Si les sujets du souverain lui obéissent, acceptant de lui remettre leurs volontés individuelles au nom de la légitimité de leurs volontés individuelles au nom de la légitimité de son autorité, les sujets du tyran lui sont soumis, cédant à la contrainte qu'il exerce sur eux par la force ou par la peur. La particularité de la situation des femmes dans l'ordre patriarcal est qu'elle combine ces deux éléments de l'obéissance consentie (en échange des gratifications matérielles qui permettent la vie de la famille) et de la soumission arrachée (par la violence de la domination masculine). Pour reprendre les mots de Manon Garcia, qui l'exprime là de la façon la plus juste, « la femme consent à sa destinée de femme soumise ». Il ne s'agit donc pas tant d'un choix que d'un non-choix : quoique sujets libres, les femmes n'ont pas choisi la liberté. (p. 106)”
― Un corps à soi
― Un corps à soi
“Young revient sur les approches féministes des années 1970 et sur l'antagonisme apparemment irréconciliable sur lequel elles ont débouché : d'un côté, un idéal universaliste qui refuse de considérer que le sexe biologique de naissance puisse avoir une quelconque incidence sur les projets d'un individu et sur la façon dont il noue des relations à autrui, de l'autre, une approche différentialiste insistant sur les spécificités corporelles de leur existence et sur l'importance de la maternité pour caractériser l'expérience de la plupart des femmes. Elle évoque ensuite la proposition de Judith Butler de se débarrasser du sujet politique du féminisme, qu'il soit fondé sur une définition biologique (le sexe) ou sur une définition sociale et culturelle (le genre). En montrant que la matérialité des corps sexués est elle-même socialement construite et que le genre est une performance, Butler fait l'hypothèse qu'on s'extirperait de l'opposition paralysante entre options universaliste et différentialiste.
Mais, pour Iris Marion Young, aussi pertinent et utiles soit-elle, la pensée queer reste insuffisante quand il s'agit de comprendre l'expérience vécue ordinaire qui s'éprouve au regard de la féminité et de la masculinité hégémoniques. Elle propose donc de revenir à la phénoménologie existentialiste de Simone de Beauvoir dont le cœur théorique est le concept de *corps vécu* défini comme « l'idée unifiée d'un corps physique agissant et s'éprouvant dans un contexte socio-culturel spécifique ; c'est un corps-en-situation ». Une fois ce postulat posé, elle s'attache à déplier la dialectique beuvoirienne de la facticité et de la liberté : la relation entre l'existence concrète et matérielle de la personne et son environnement physique et social constitue sa facticité ; cependant, toute personne est dotée de la liberté ontologique de se construire elle-même dans sa relation à cette facticité. (p. 126-127)”
― Un corps à soi
Mais, pour Iris Marion Young, aussi pertinent et utiles soit-elle, la pensée queer reste insuffisante quand il s'agit de comprendre l'expérience vécue ordinaire qui s'éprouve au regard de la féminité et de la masculinité hégémoniques. Elle propose donc de revenir à la phénoménologie existentialiste de Simone de Beauvoir dont le cœur théorique est le concept de *corps vécu* défini comme « l'idée unifiée d'un corps physique agissant et s'éprouvant dans un contexte socio-culturel spécifique ; c'est un corps-en-situation ». Une fois ce postulat posé, elle s'attache à déplier la dialectique beuvoirienne de la facticité et de la liberté : la relation entre l'existence concrète et matérielle de la personne et son environnement physique et social constitue sa facticité ; cependant, toute personne est dotée de la liberté ontologique de se construire elle-même dans sa relation à cette facticité. (p. 126-127)”
― Un corps à soi
“La mise en évidence de ce que les expériences des femmes renvoient à des logiques de domination entremêlées impose de renoncer à leur illusoire englobement dans une première personne plurielle, « nous, les femmes ». Elle révèle la diversité, la fluidité et la variabilité intrinsèques de la supposée singulière condition féminine. Du point de vue de la pensée féministe, l'approche intersectionnelle réactive la pertinence heuristique de la démarche en première personne en la découplant de son horizon universalisant. Chaque femme peut rendre compte de sa propre expérience de la domination et se voir reconnaître les particularités liées au fait que celle-ci n'est pas univoquement rapportée au genre mais renvoie toujours à d'autres critères, qu'ils soient sociaux, économiques, culturels, raciaux, sexuels, associés à l'âge ou au handicap. Les sous-ensembles qu'il est possible de délimiter à partir des nœuds oppressifs formés par l'entrecroisement de tels et tels facteurs d'oppression s'avèrent si divers et fluctuants qu'il devient impossible de définir un quelconque sujet politique du féminisme.
Il n'y a ainsi pas plus de « nous, les femmes » que de « nous, les femmes blanches », que de « nous, les femmes noires », que de « nous, les lesbiennes », que de « nous, les femmes handicapées », que de « nous, les femmes trans ». Il n'y a que des groupes aux contours mouvants, susceptibles de se retrouver autour d'un même objectif politique un jour, pour former une coalition différente un autre jour. Si le fil rouge de l'oppression patriarcale relie ces entités fluides, celles-ci ne peuvent penser et encore moins mettre en œuvre la libération *des* femmes. Le féminisme se débarrasse ainsi de l’obsession identitaire et du monisme des origines pour se faire pluriel tant du point de vue du sujet politique, intrinsèquement multiple, que du point de vue de ses objets, qui relèvent de tous les champs sociaux. (p. 139-140)”
― Un corps à soi
Il n'y a ainsi pas plus de « nous, les femmes » que de « nous, les femmes blanches », que de « nous, les femmes noires », que de « nous, les lesbiennes », que de « nous, les femmes handicapées », que de « nous, les femmes trans ». Il n'y a que des groupes aux contours mouvants, susceptibles de se retrouver autour d'un même objectif politique un jour, pour former une coalition différente un autre jour. Si le fil rouge de l'oppression patriarcale relie ces entités fluides, celles-ci ne peuvent penser et encore moins mettre en œuvre la libération *des* femmes. Le féminisme se débarrasse ainsi de l’obsession identitaire et du monisme des origines pour se faire pluriel tant du point de vue du sujet politique, intrinsèquement multiple, que du point de vue de ses objets, qui relèvent de tous les champs sociaux. (p. 139-140)”
― Un corps à soi
“Iris Marion Young ne s'arrête pas à la description des modalités typiques du corps féminin, elle en met au jour les raisons, précisant que la source « ne se trouve ni dans l'anatomie ni dans la physiologie, et surtout pas dans une mystérieuse essence féminine », mais découle « de la situation précise des femmes conditionnées par l'oppression sexiste dans la société contemporaine ». Elle rappelle que, dans une perspective phénoménologique, le corps ne peut exister comme objet, qu'il est indissociable de la subjectivité, impliqué vers un au-delà de soi-même. Elle montre que les femmes l'éprouvent cependant toujours comme étant à la fois sujet et objet. La preuve en est qu'elles manifestent un niveau élevé de « proéminence corporelle », c'est-à-dire une conscience aiguë de et une attention constante à leur propres corps. De cela, Young déduit que l'existence corporelle féminine est autoréférentielle. D'abord, parce que la femme se perçoit comme l'objet du mouvement plutôt que comme son autrice ; puis du fait qu'elle divise systématiquement son attention entre la tâche qu'elle doit accomplir et le corps qu'elle doit persuader d'agir ; enfin, parce qu'elle sait que son mouvement sera regardé. (p. 175-176)”
― Un corps à soi
― Un corps à soi
“Le défi que la philosophe [Iris Marion Young] entreprend alors de relever est au fondement même de son féminisme phénoménologique : comment penser le corps des femmes, dans ses dimensions spécifiquement sexuées, sans tomber dans l'ornière essentialiste ? Comment articuler l'idée que la subjectivité féminine est indissociable de la corporéité, l'expérience des femmes étant toujours « vécue et éprouvée de façon charnelle », tout en gardant la perspective de la destruction des ressorts patriarcaux de la soumission féminine ? Comment enfin s'intéresser à ces caractéristiques corporelles prétendument communes à toutes les femmes sans gommer du même coup toutes ces autres, notamment celles fondées sur la race et la classe, qui creusent d'incommensurables écarts entre les femmes et constituent autant de facteurs d'oppression ? Deux écueils épistémologiques doivent être évités : il faut, d'une part, appréhender le corps féminin en le désinsérant du cadre essentialisant de la féminité et, d'autre part, penser l'expérience vécue de la corporéité féminine sans l'universaliser. (p. 116)”
― Un corps à soi
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